« I’M FINE » : VIVRE AILLEURS MAIS VIVRE

I’M FINE – Tatiana Frolova et le KnAM Théâtre – Du 25 au 28 mars 2026 – MC 93. Bobigny, puis en tournée.
Fondé en 1985 par Tatiana Frolova à Komsomolsk-sur-Amour, dans l’extrême-orient russe, le KnAM Théâtre était un petit théâtre indépendant de 24 places. La compagnie s’est exilée à Lyon lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Un mois après ce 24 février 2022. Artistes associés au Théâtre des Célestins, Tatiana Frolova et ses compagnons ont fuit leur pays. Pour mieux lutter. Pour témoigner encore et encore. Avec les mots. Avec les images. Avec les outils du théâtre qui sont les leurs. Simples et parfois même rudimentaires.
Aujourd’hui tandis que le conflit perdure avec la même détermination, le même cynisme et la même violence du pouvoir de Poutine, ce spectacle crée en 2025 a plus que jamais besoin et raison d’être vu.
Après le thème de l’exil dans un premier spectacle « Nous ne sommes plus » en 2023, le KnAM traite celui de l’asile. L’asile au double sens. L’asile et sa connotation psychiatrique. Mais aussi l’asile, lieu de refuge. Inviolable. Protégé.
I’am fine. Je vais bien. Une sorte de journal de vie. Pas de véritable continuité de récit. Mais plutôt un ensemble de témoignages. De souvenirs personnels. D’anecdotes. De références à l’histoire. La grande. Celle qui fait ou défait un pays. Parler des racines dès le début du spectacle en enfilant de solides godillots. Prêts à s’ancrer dans ce nouveau territoire d’asile qui est le leur. Qu’ils ont choisi. Indispensable mais souvent difficile au regard de la mémoire. La langue c’est aussi les racines. Ils apprennent le français. Le parle un peu. Les textes sont traduits en direct. Avec tendresse. Avec poésie. Avec compassion. Et cette double langue forme au fil du spectacle une musique très particulière. Presque envoûtante. Il ne faut pas céder à la nostalgie. Ne pas se retourner comme la femme de Loth dans la Genèse. Ne pas être pétrifié. Mais garder la mémoire du passé. Poursuivre le voyage comme le transsibérien. Le vrai. Celui du peuple. Qui traverse la nuit et la neige.
Un épiscope. Quelques photos personnelles des comédiens. Des coupures de presse. Des fragments de vie. Emportés sans doute comme un bien précieux. Une bâche de plastique. Une plante. Des confettis. Comme un peu de neige. Un peu de sang aussi. Tout est simple. Un théâtre « povera » comme il existe l’arte povera. Ce mouvement de l’art italien qui voulait entre autre ouvrir le propos plutôt que de l’enfermer dans un discours. Un théâtre témoin. Éminemment nécessaire.
Des bolcheviques et de Lénine à ces visages d’opposants politiques d’aujourd’hui. Récurrents dans le spectacle. Des tortures aux enfermements. Et ce jeune musicien de la troupe aux cheveux perdus d’angoisse et de désespoir. Quelques cheveux gardés pourtant pour en faire un archer. Un talisman. Sans doute à jamais protecteur. Une trace indestructible. Une arme de paix. La musique. Sa musique. De la pop jouée sur le plateau. Du poison de Navalny à Rachmaninov chassé de Russie par la révolution de 1917. Ce chant aussi. Clair. Joyeux. Comme opposé soudain à toute forme d’obscurantisme. L’âme russe ne les a pas quittés. Elle est en eux. Et ne peut pas se perdre. L’âme russe authentique. Et non celle des fantasmes ou du folklore. Quelques images du sublime réalisateur Andreï Tarkovski. Lui aussi exilé. Elles nous reposent la question de l’artiste sur le fil de l’histoire. La création est-elle toujours possible dans un monde ainsi livré à la violence ? Notre monde désormais.
Alors oui I’am fine. Je vais bien. Mais le sous-titre pourrait nous dire que la douleur de l’exil laisse toujours la place au cri. Aussi paisible soit-il.
Sur l’écran blanc du fond de scène. Au début du spectacle. Il est projeté cette phrase. « Ce qui ne nous tue pas nous mutile ». En écho ou en réponse peut-être à l’aphorisme de Nietzsche, revendiqué aussi par Goethe « Ce qui ne tue pas rend plus fort ». Sensible question de la résilience.
Il est en tout cas ce spectacle. Indispensable. Porté par une équipe talentueuse, généreuse et d’une évidente sincérité. Émouvant dans sa simplicité. Dans sa poésie aussi et son humour parfois. Ce beau moment de vie et de lutte dans un monde fracassé.
Arthur Lefebvre
Texte Baptiste Morizot -Texte et mise en scène Tatiana Frolova – Avec Dmitrii Bocharov, Irina Chernousova, Vladimir Dmitriev, Egor Frolov, Bleue Isambard, Liudmila Smirnova – Texte français et surtitrage Bleue Isambard – Son Vladimir Smirnov – Musique Egor Frolov – Vidéo Tatiana Frolova, Vladimir Smirnov – Régie générale Sylvain Ricci – Le texte I’m Fine du KnAM Théâtre est publié aux éditions Koïnè.
À voir en tournée :
MC2 : Maison de la Culture de Grenoble – scène nationale les 5 et 6 mai 2026Théâtre national Wallonie-Bruxelles du 2 au 6 février 2027
Festival de Liège, biennale des arts de la scène les 9 et 10 février 2027
Photo Julie Cherki






















