ENTRETIEN : ENORA RIVIERE, OB.SCENE
Entretien avec Enora Rivière : vivre une expérience plutôt réjouissante
Inferno : Enora Rivière, quel est votre parcours ?
Enora Rivière : Au départ c’est un parcours « classique » parce que j’ai fait un Conservatoire National de Région et en fin de cursus en danse contemporaine. A l’époque, on devait passer par la danse classique avant tout. Ensuite je suis partie à la fac. J’ai vraiment un parcours pratique et théorique qui s’est chevauché puis superposé. J’ai passé beaucoup de temps à la fac, en Histoire de l’art d’abord et en danse à Paris 8. A l’époque, c’était très analytique, historique et philosophique, moins couplé avec de la pratique comme aujourd’hui. Je suis venu ici à Montpellier pour EXERCE*. J’ai rencontré Mathilde Monnier et Gilles Jobin et suite à ça, j’ai fait mon DEA sur Gilles Jobin. Vraiment le projet d’aujourd’hui s’inscrit dans la continuité de mes projets de recherche. Après EXERCE, j’ai travaillé avec Gilles et je faisais mon DEA. J’ai transmis des projets, j’ai assisté à des projets, j’ai dansé… Je n’ai jamais fait que danser, c’est complètement irrégulier. J’ai posé la question du discours et de l’interprétation. Il y avait vraiment cette question de la place du discours du danseur. Qu’est ce que serait une analyse d’œuvre depuis la position du danseur ? Je trouvais qu’il y avait un vrai manque. J’ai laissé tomber l’idée d’une thèse mais je vais continuer mes recherches en dehors. Je suis parti à la Villa Medicis hors les murs et j’ai interrogé les danseurs de Lia Rodrigues. J’ai appris le portugais sur place, donc je ne suis pas aller très très loin en termes de contenus ! Je suis revenue en France en me disant que c’était une étape pour la suite. Rendre compte de ces expériences du témoignage et rendre compte du métier du danseur en dehors du cadre de l’analyse. J’en suis arrivé à la question de la biographie.
J’allais passer mon temps à m’entretenir avec un groupe de danseurs sous forme d’entretiens collectifs. J’ai commencé le projet au CCN en 2010 autour de la table avec un énorme questionnaire très long sur la vie d’un danseur. D’emblée je savais qu’il y aurait deux résolutions : un livre et la scène. J’ai ouvert un espace discursif pour les danseurs mais je voulais leur renvoyer la balle. Le livre c’est moi qui l’ai écrit, je le signe, et il est en fait la somme de toute ces vies. C’est une fiction, basée sur tous les danseurs que je ne nomme pas. C’est plus un texte littéraire que sociologique. C’est une biographie. J’ai essayé de questionner ce genre là en fait. A l’époque, je pensais pouvoir faire les deux en même temps, le livre et le spectacle. Et puis, évidemment, il était très compliqué de mener deux projets, deux dimensions en parallèle. Je me suis concentrée sur le livre pour qu’il existe, qu’il ait une vie autonome et pour réfléchir à nouveau sur ce qui peut se passer sur scène.
Ob.Scène est un projet global qui pose la question de la biographie, du discours et de la place du discours. Au plateau, j’ai tenu la pensée du corps qui est là, en filigrane, la pensée du corps en représentation, en mouvement. Pour le plateau, on repart de la dernière phrase du livre**. Ce que j’ai proposé avec les deux danseuses qui sont au plateau, c’est de repartir à ce qui est moteur, au désir de danse. Donc on retranspose leur biographie par ce prisme-là. Une des deux était présente sur le projet : Sophie Gérard qui a fait partie des entretiens et Aina Alegre. Comme la joie. Ce qui est très pratique puisqu’il y en a beaucoup dans ce projet ! Ça fait sens.
Vous avec un parcours atypique, à la fois pratique et théorique. Vous êtes à la fois dedans et dehors. Vous êtes vous posé la question de votre propre subjectivité dans votre projet ?
Cette question existe pour le bouquin et pour le plateau. C’est toute la complexité de partir de inexpérience de l’autre, du témoin qui passe par mon prisme : il y a une friction.
Je ne fais que partir de ce que l’on me raconte, de ce que l’on propose et en même temps, je ne l’objective pas, je le resubjective selon son regard. C’est encore en questionnement. Pour le bouquin, je suis toute seule et tout reste inscrit dans le livre. Pour le spectacle, on va cadrer mais il faut que ça reste souple, vivant pour que les filles puissent jouer avec ça. On est tout le temps en train de se relancer la balle. Elles me proposent une idée, je leur propose des combinaisons, ça va reconvoquer des mémoires, recontextualiser, rechercher le corps. Elles sont tout le temps en train de jouer avec leur propre mémoire, celle de l’autre interprète et avec le public. Et tout ça avec une structure que je leur propose. Il y a un ordre préétabli avec lequel elles jouent. Parce que c’est vrai qu’on est partis de cette dernière question**, mais le texte parle aussi de la question du jeu, de la question du public et c’est ça aussi qu’on met en jeu. Il y a plein de couches de « jeu » qui sont traversées ! Le fait de retraverser les choses qui sont déjà vécues, il y a déjà de la distance. C’est tout le temps en train de se contredire. On n’est jamais en train de se moquer de ce qu’on a traversé avant, mais l’idée c’est plutôt de donner ces traversées de mémoires de danse au public.
Une carrière de danseur est construite de plein d’esthétiques différentes. Avant d’avoir ce que tu veux, tu te tapes les cours de danse classique, la gym, le modern jazz, le jeu théâtral… Il y a plein de couches qui constituent un parcours de danse et l’idée, c’est de les donner sans les juger, avec beaucoup de générosité. Elles ne peuvent pas douter une seule seconde de ce qu’elles ont en train de faire et en même temps on introduit un niveau de distance pour que tout ait la même valeur, sans jugement. Mais donc rien n’a de valeur, alors on passe à autre chose très vite. C’est comme la mémoire, ça traverse par instant.
Ce qui a retenu mon attention dans la version livre, c’est l’éclatement des voix qui crée du trouble. On n’a qu’un seul « je » mais qui est plusieurs, voire même un autre. Voire même les autres ! Dans le version spectacle, il n’y a que deux corps, qu’on va identifier. Est ce que vous avez cherché à unifier les voix ?
De fait, elles ont deux parcours très différents. Donc ça rend compte de deux manières et de deux façons de s’exposer et de s’orienter. Ce qui les relie c’est le temps, l’espace et les contraintes que je leur ai données. C’est assez bateau de dire ça, mais c’est vrai ! Je n’ai pas cherché à avoir un corps homogène. Pour le coup, l’idée c’est vraiment d’accéder à la personne. Il ne s’agit pas d’anonymiser qui que soit au plateau. Ça ne se contredit pas avec le bouquin. Comme elles traversent des choses très différentes et beaucoup de choses, c’est comme si ça pouvait appartenir au danseur. Dépasser le champ chorégraphique, parler du corps et que ça parle à tout le monde. La danse n’est pas un prétexte, c’était une vraie volonté de parler du métier, mais je ne voulais pas m’adresser qu’aux danseurs et que tout le monde puisse s’investir de ça. Au plateau, elles sont deux mais elles pourraient être vingt-cinq. Pendant les répétitions, ok, elles sont deux, mais elles sentent bien que le plateau est rempli de monde, même s’il n’y en a que deux qu’on voit. Et donc on accède à ce parcours-là. On enlève toutes les couches. Elles sont ultra exposées et on donne accès à plein de couches. Enfin, j’espère.
Le metteur en scène Stanislas Nordey dit que mettre en scène, c’est avancer caché, avec une cape d’invisibilité***. Est-ce que vous aussi vous utilisez des interprètes pour traduire votre propre langage ?
C’est déjà la question qu’on me pose pour le bouquin. « Est ce qu’il y a des truc que toi tu as vécus ?» d’un part on s’en fiche et d’autre part oui, des petites touches, des petits compléments de droite à gauche. J’ai écrit avec mon propre cerveau. Je suis d’accord avec tout ce que je dis ! Même si la personne qui a vécu tout ça c’est un monstre. Au plateau aussi, ce sont deux créatures qui sont traversées de plein de couches. C’est moi qui ai proposé de partir du moteur. Qu’est ce qui fait que ça fait vingt ans qu’on fait çà et qu’on continue ? De ce désir qui est fait de plein de plaisir mais pas que. Défendre un certain nombre de choses, choisir des esthétiques : désir de défendre des choses. Tout ça se déplace. Ça se joue à plein d’endroit différent. Ce qui parle de moi c’est la façon dont j’ai envie que les choses soient rendues visibles. Je leur ai proposé une pensée du corps qui serait propre à cette pièce-là. De fait, c’est la pensée du corps que j’ai envie de défendre pour ce projet-là.
Dans la version livre, j’ai ressenti une grande place laissée à la souffrance. Qu’elle soit psychologique ou physique. Est-ce que c’est une impression personnelle ? Est-ce que, comme c’est le cas dans tous les films sur la danse par exemple, vous avez voulu donner une place importante à la souffrance dans l’imagologie du danseur ?
Pas du tout, je ne crois pas. Cette question de la souffrance, quand ce sont des danseurs qui lisent le livre, ils ne disent pas du tout ça. Je n’ai pas du tout eu envie de ressortir ça. C’est le cas, ce n’est pas un métier drôle tous les jours. Comme beaucoup d’autres, mais c’est un métier intense, tu y engages tout ton corps. Ça dépend comment tu mets des filtres mais c’est toi qui plonge dedans. Pour le coup en terme d’engagement c’est quelque chose qui existe au plateau ! Si jamais il y a des petites choses qui pourraient rendre compte d’une souffrance, elles sont immédiatement mises en distance. Ce qui se passe au plateau, c’était un peu de revenir à l’essentiel du danseur en spectacle. Qu’est ce que c’est que d’être face à un public, quel forme de dialogue. D’être assez généreux sans surjouer, sans sur-exposer, sans être agressif ou arrogant. Être équilibré mais en tout cas il y a du don, des choses, du jeu, on est en représentation. C’est théâtral par moment, il y a du support imaginaire. Ce sont vraiment des créatures parce qu’elle créent et nous embarquent dans des imaginaires. On n’est pas dupes, on fabrique de l’image et de la représentation et en même temps on est dans une image très sincère. Dans le plaisir d’offrir. J’ai l’impression d’être chez le fleuriste en disant ça ! Cadeau…
Quelle sera la place du mot ? Est-ce que les danseuses seront assises à la table à parler ?
On a essayé beaucoup de choses. Pendant très longtemps je pensais qu’on aurait du texte sur scène. J’ai testé une adaptation du livre. J’ai fragmenté le livre, j’avais choisi des extraits. Mais je ne voulais pas faire du théâtre et maintenant l’objet livre a son existence propre… Je pensais qu’on ferait un travail d’autofiction au plateau. On a eu un problème de voix. Qui parle ? Donc, à un moment donné, je me suis juste dit ça appartient au livre. Je ne l’ai pas écrit dans la perspective de l’entendre sur scène, ce n’était pas ça qui m’intéressait. J’avais envie de redonner sa place à la danse, au corps et que pour ça on n’avait pas besoin de parler, ça c’était fait. Ça ne veut pas dire qu’on ne les entend parler du tout…
C’est très intime comme spectacle ?
Ça navigue entre une certaine intimité, mais exposée, distanciée et dans ce sens-là c’est tout le temps un va et vient entre des choses personnelles mais partagée collectivement dans le temps présent. On n’a travaillé qu’à partir d’improvisations avec les filles. C’est un peu idéal, pas complètement possible mais j’ai essayé de parler de matières de danse qui soient équivoques. On a essayé d’être le moins possible dans de la citation, dans la référence. Je ne voulais pas faire croire au public qu’il pourraient reconnaître quelque chose. Que ça renvoie à quelque chose mais pas forcement à ce que les filles ont vécu et tant mieux. On fait tout pour que ça communique et je pense qu’il y a pas mal de choses pour que ça traverse.
C’est un spectacle entre filles, tout du moins sur le plateau ?
Au départ quand j’ai décidé de réduire l’équipe à deux personnes, il y a avait un garçon et une fille et puis problèmes de plannings et cette personne-là ne pouvait pas. On ne sait jamais trop comment on en arrive à cette solution-là parce que ça chemine. Je ne voulais pas à tout prix une clone pour le remplacer, je voulais une rencontre qui pouvait fonctionner. Le choix c’est fait, comme ça . J’évacue cette question et je ne me suis pas du tout posé la question du genre. Pour le plateau je me suis dit que c’était une fausse question.
Qu’est ce que vous attendez de la représentation ?
J’attends surtout que les filles s’amusent, que ça reste un vrai terrain de jeu. Qu’on oublie pas ça, ce plaisir de se mettre en jeu, en danger. De vivre une expérience plutôt réjouissante, avec un fond joyeux même si ce n’est jamais que réjouissant. Que ce soit quelque chose de doux. Après, je crois que je n’attends pas. Comme on travaille beaucoup la question de la représentation, il faut qu’on passe par la rencontre avec le public pour voir comment ça les met en jeu, comment ça réagit en face. J’attends que la rencontre se fasse entre tous, qu’il y ait un moment de partage.
Propos recueillis par Bruno Paternot
* EXERCE est un parcours de formation dispensé par le Centre Chorégraphique de Montpellier, aujourd’hui sous la forme d’un master pratique. Le recrutement est international et la formation dure deux ans : http://ccnmlr.com/#!pa_0bc1fe323cca4ae6b19d14c09d00385e
**« Si tu as toujours désiré danser ? Tu ne sais pas. Non. Oui. »
*** Pourquoi êtes-vous metteur en scène ? Revue OutreScène n°6
Ob.Scène : conception et réalisation : Enora Rivière / danseuses : Aina Alegre et Sophie Gérard / collaboration artistique : Cécile Tonizzo / création lumière : Séverine Rième / création son : Cristian Sotomayor / en résidence au CCN de Montpellier du 1er au 5 décembre dans le cadre du projet européen life long burning et de la saison Montpellier danse. Spectacle donné le jeudi 4 décembre à 19h au studio Bagouet.



























