DIDIER CATTOEN : L’HOMME QUI DANSE

Entretien avec Didier Cattoen.
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Performeur, vidéaste, dessinateur, écrivain et surtout poète : c’est la manière dont on devrait introduire Didier Cattoen (prononcez “catoune”) dans une revue d’art. Pourtant, il dédaigne continuellement de se présenter, de s’identifier, l’étiquette et les titres ne le concernent pas, parce qu’il ne veut à aucun prix être distingué. Didier ne demande rien et en échange offre tout. Il surgit, et s’acharne à anéantir les frontières entre les êtres et entre les choses. Son métier de vie, c’est de créer des liens: des liens de mot à mot, des liens de chose à mot et bien sûr des liens de mots à actes, car c’est avant tout un homme d’action et de joyeuse volonté. Parler de son oeuvre, c’est parler de sa vie, de sa manière d’habiter le monde. Toujours plus nietzschéen que nietzschéiste, rousseauien que rousseauiste, gracieusement dyslexique, “jusqu’au-bouddhiste” selon son expression propre, je ne résiste pas à la tentation de l’enfermer un peu pour le faire protester. Il faut donc ruser pour qu’il accepte de se raconter.

AP : Quand on te demande ton métier pour un formulaire (chez le dentiste ou autre), tu dis quoi ?

DC : Soit je dis « sans emploi », soit « animateur en arts plastiques ». Mais c’est surtout pour me débarrasser de la question, parce que ça m’agace. En fait, je crois qu’il est plus simple, dans mon cas et pour ne pas trop chipoter,de dire « plasticien » même si ce terme me fait doucement sourire. « Artiste » je n’aime pas, c’est trop vague.

AP : Pourquoi ça te fait sourire ?

DC : Parce que la plastique c’est fantastique ! Puis avec ce nom là on a vraiment l’impression de venir d’une autre planète. Plasticien, ça sonne un peu comme pour un extra-terrestre plein de manières qui travaille l’esthétisme dans un « salon de beauté ».

AP : Qu’est ce qui ne va pas avec « artiste » ?

DC : J’ai vu tellement de personnes « vouloir être artiste » par fascination, prenant l’art pour échappatoire suprême quand elles ne trouvaient pas d’autres moyens d’expression pour dire ce qu’elles pouvaient ressentir d’étrange au monde, pour dire combien la vie peut se dire autrement, alors que ces personnes tombaient dans le piège de ne pouvoir rien exprimer d’autre qu’une sensibilité renfermée sur elle-même. Puis, créer est une chose valorisante et gratifiante quand on croit faire du nouveau, mais, en ce cas, hors de toute continuité. Ou pire encore, quand on reproduit, quand on montre aux autres qu’on a les capacités de faire ce qui a été fait, c’est-à-dire du surplace, de la répétition, ou encore retranscrire sans rien changer, par mimétisme, ce qui nous a touché. Ce qui me dérange ce n’est pas l' »artiste », c’est plutôt ces personnes qui se disent « artiste » mais qui ne le sont pas. Toujours est-il que « artiste » ne va pas pour des raisons caricaturales qui peuvent souvent nous ramener encore une fois à des manières. Pour ma part, le nom « artiste » est galvaudé. Et puis, être un artiste, ce n’est pas vouloir gagner d »être chanteur à la télé, dans le but d’aller plus loin, plus haut, pour se faire encenser, et devenir riche, si possible ?

– Est ce que tu acceptes que les autres t’appellent « artiste » ? Et qui t’appelle comme ça ?

– Oui, je laisse ceux qui n’ont pas d’autres définitions. Maintenant, il m’arrive aussi de dire que je suis un artiste pour aller plus vite, comme tout le monde. C’est bien une question de définition. Qu’est-ce que chacun entend derrière le nom « artiste » ?

–  Est ce qu’on t’appelle “artiste” dans ta famille ?

 Non, on m’appelle Didier. « Il fait ces trucs en art et ça va » enfin, j’imagine qu’ils disent ça. En fait, je ne sais pas trop. Pour eux, je « dessine bien »

– Quand un autre artiste te demande ce que tu fais, tu lui réponds quoi ?

Je dis que je fais un peu de tout, dessin, peinture, installation, écriture, lecture, vidéo, perf, etc.

– Tu fais la liste des medium ?

En gros, oui.

– Est ce que tu as une idée de ce qui fait le lien entre tous tes boulots ?

L’absurde, la mort, la nature, la langage, mais je ne me suis jamais penché vraiment sur le fil rouge, je crois qu’il s’agit avant tout d’un jeu sérieux où existe beaucoup de secrets sensibles. Du rêve et de la Mythologie. Beaucoup de confusion en tout cas

– C’est quoi le point de départ d’un nouveau travail ? Est ce que ça commence toujours de la même façon ?

– Je fonctionne de plus en plus de façon sentimentale. Je travaille avec les gens que j’aime. Je crois que mon travail est arrêté depuis pas mal de temps mais qu’il peut encore se développer par rapport aux personnes que je rencontre par « hasard ».

– Tu ne travailles plus seul ?

Si mais on ne peut pas appeler ça un travail, disons que je laisse faire. Cela dit, c’est vrai que le langage prend beaucoup de place chez moi.

– Oui, c’est vrai. Même dans les dessins, qui font référence à des mots comme des rebi (rebus). Je trouve que tu penses beaucoup à partir des mots.

Oui, ça fait partie du jeu, de l’amusement, de l’erreur et de l’errance.

– J’ai l’impression qu’un concept pourrait te déplaire juste parce qu’il « sonne mal ».

Ah oui, la musique est un muscle ! Un moteur sans harmonie n’avance pas.

– Tu n’as jamais touché à la musique en tant que medium ?

Non, seulement la musique des mots

– En même temps, la musique, c’est une sorte de silence des mots.

Une autre forme d’expression, mais je crois plutôt que la musique contient le silence mais n’est pas le silence et si la musique nous parle alors c’est peut-être aussi des mots, une autre forme de langage. Pour moi le silence seul ne dit rien.

– Qu’est ce qui te touche dans les oeuvres des autres artistes ?

La cruauté. Leurs yeux tout crus.

– Chez qui par exemple ?

Chez qui ? C’est dur de répondre. Il y en a tellement…Mais je suis en train de me dire qu’il faut le « corps », un regard cru dans la lumière, une représentation de la lucidité.

– Qu’est ce que tu entends par “le corps” ?

– La matière/chair mais aussi son excroissance matière/architecturale donc le « milieu » dans lequel s’inscrit le corps donc aussi la « nature » puis toute ces liaisons. Le corps vivant et mouvant au monde.

– Quel est ton rapport à la nature, si tu veux bien en parler ?

– ça va être long ! D’abord, je suis un primate. D’ailleurs, nous devrions marquer ça sur la fiche à remplir chez le dentiste, au lieu de notre métier.
Puis après j’aime marcher. Sortir de chez soi pour « voir » me semble être un beau rapport à la nature.

– Est ce que tu sais déjà à l’avance ce que tu vas faire quand tu commences à travailler, ou est ce que tu te lances et cela se dessine peu à peu ?

– Parfois je sais, parfois je sens et parfois je ne sais rien. C’est surtout une envie. alors peut-être qu’on peut se dire que faire de l’art est parfois un reflexe

– Est ce que tu te sens pudique avec ton oeuvre ?

– Pudique? Pas du tout. Seulement, j’essaie de me bien faire comprendre (comme si je prenais la place d’une autre personne avec le temps) en prenant pas mal de recul, en laissant même reposer l' »oeuvre » un temps pour la reprendre.

– Pourquoi mets-tu “oeuvre” entre guillemets ?

– En fait, nous devrions mettre tout entre guillemets, je trouve aussi ce mot galvaudé, peut-être à cause de “chef-d’oeuvre”.

– ça n’existe pas les chef-d’oeuvres ?

– Je préfère le mot ouvrage -« un bel ouvrage »- mais je n’aime pas quand ça devient pompeux. L’Histoire a fait son chemin et le langage aussi.

– Moi même, je me suis longtemps interdit de faire sérieusement de l’art uniquement parce qu' »artiste », c’était trop lourd à porter. Les mots ont joué en ma défaveur.

– Surtout comme on entend les choses, tout a eu le temps de se déformer.

–  On peut aussi décider de ne pas abandonner ces mots aux galvaudeurs.

–  Soit, c’est pour ça que je ne dis trop rien là-dessus mais je garde ma position. Il faudrait inventer des mots en même temps qu’on avance: les mots trop usagés ? Allez hop, poubelle.

– Oui ! De toutes façons, ils s’inventent tout seuls.

– C’est une histoire de temps auquel nous participons mais que nous n’avons pas entièrement.

– ça doit être parfois emmerdant pour toi qui es si attaché aux mots.

– Non pas quand on fait attention à la personne ou aux personnes qui parlent, qui emploient un mot ou un autre. Puis je sais que j’ai moi aussi mon propre langage. Les mots nous donnent des images tout comme les images peuvent nous donner des mots. Alors voilà sur quelle frontière j’oscille. Après tout c’est assez simple, il est seulement question d’être attentif à se qui vient en image ou en mot quand on se laisse aller à divaguer sur les formes on les sons, quand on quitte le sillon. Maintenant, aussi, desfois, un mot en amène un autre comme une image peut en amener une autre. Et ça, par erreur ou errance, en laissant justement de la place à l’accident, et c’est encore une question d’attention qui pourrait se dire comme étant un dérèglement de l’intention. C’est la métamorphose.

– Est ce qu’il y a quelque chose qui te tient à coeur et que tu voudrais réaliser un jour ? Ou alors quel résultat pourrait te faire dire « j’ai réussi » ?

– Oui, un livre assez épais comportant un long texte de « fou » avec des aquarelles, sous la forme d’un manuscrit illustré, une sorte de grimoire rempli d’histoires fantastiques… Sinon, il est bien entendu que je ne suis pas d’accord avec ton texte de presentation.

Propos recueillis par Alice Popieul

Publications de Didier Cattoen http://www.sites.univ-rennes2.fr/cabinet-livre-artiste/category/auteurs/cattoen-didier

La photo de Didier Cattoen a été prise par Chantal Michel

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