« ET LA NUIT SERA CALME », UNE ADAPTATION DES « BRIGANDS » DE SCHILLER A LA BASTILLE

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« Et La Nuit Sera Calme », librement adapté « Des Brigands » de Schiller / compagnie Les Irréguliers / Jusqu’au 13 avril 2013 au théâtre de la Bastille

Assis parmi les spectateurs, les comédiens se lèvent peu à peu et envahissent la scène, l’air de rien, entièrement désinvoltes. L’espace scénique est visuellement remarquable : la scène est encadrée de longues planches de bois plaquées verticalement contre le mur, le sol recouvert d’une bâche noire quelque peu humidifiée. Ainsi, se transforme le plateau en un château en Franconie, où gouverne un seigneur débonnaire absent, Maximilien Von Moor, Comte de l’empire.

Auprès de ce vieillard, vivent Franz, son fils cadets, et Amelia, qui est à la fois sa nièce et la fiancée de Karl, l’ainé de ses fils. Lorsque s’ouvre le drame, Franz lit une lettre, prétendument reçue de Leipzig, dans laquelle Karl est accusé d’être un débauché, perclu de dettes, et par surcroît meurtrier. Souhaitant empêcher le retour de Karl sous le toit familial, Franz écrit à celui-ci que son père le maudit et ne veut plus le revoir. La lettre de Franz jette hors de lui-même Karl, convaincu que son père puisse pardonner ses erreurs de jeunesse. Une haine absolue le prend contre le genre humain tout entier. Il décide de rompre avec la société. Accueillant les suggestions de quelques mauvais garçons qui l’entourent, il se mue en chef de brigands.

Cette pièce de Schiller, écrite dans son jeune âge met en scène les hurlements révoltés d’une jeunesse qui s’insurge envers tous les modèles préétablis, prisonnière de formes imposées, à la fois dysfonctionnantes mais surtout corrompues. Face à une société profondément incapable, gouvernée par et pour les seuls intérêts personnels d’une poignée de gouvernants aux décisions hasardeuses, son écriture développe des mondes pouvant être autres. « Les Brigands » se barricadent, s’organisent et inventent de nouvelles formes de luttes, avisant par eux-mêmes sur le chemin de l’émancipation.

En réécrivant « Les Brigands », la compagnie Les Irréguliers formule de nombreuses exigences propres à leur désir de liberté. Elle y amène un souffle aussi nécessaire que joyeux, tout en extrayant la substantifique révolte d’une pièce gardée intacte. La compagnie la ponctue d’instants drôlatique, d’attitudes clownesques. Les comédiens peuvent perturber à tout moment le bon déroulement des choses, faire en sorte que leur machine théâtrale s’enraille brusquement, puis repartir pour lui donner de la vie. Certes, les traces d’une manière scolaire se font sentir par moment et empêchent une totale empathie avec le texte de Schiller, mais enfin ceci n’est rien en comparaison de leur force de proposition, de leur engagement artistique et politique.

Parmi ce qui attire fortement l’attention, il y a cet acteur qui interprète Karl Moor (Charles Zévaco), il touche juste, révèle admirablement la dualité de la nature de son personnage et son hyperémotivité. On voit en lui un être de défi et de passion, une sorte de génie impétueux épris de grandeur et de danger, mais aussi l’être de sentiment au cœur tendre et bon, provenant d’une haute exigence morale qui est mise ainsi en lumière. L’engagé se répand en invectives contre son siècle abâtardi, car totalement épuisé par un discours consensuel béat ambiant. Il trouve ses forces du côté de son désir de transformer l’Allemagne en une « république » auprès de laquelle Rome et Sparte feraient figure de « couvents » ! Le sentimental ne souhaite que retourner auprès de sa fiancée et de son père dont il certain d’obtenir le pardon.

« Et La nuit Sera Calme », est un manifeste qui interroge la place de la jeunesse dans la société. C’est une sorte de barricade qui retranche contre la politique démissionnaire. La compagnie Les Irréguliers nettoie profondément les synapses et propose de refaire un monde commun, de contrecarrer l’ancien, le tout porté par à une jeunesse intraitable, pourtant soumise à une logique de dépossession de pensée et d’action.

Quentin Margne

Photos DR / Théâtre de La Bastille

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