UN ENTRETIEN AVEC MYRIAM EL HAÏK
Entretien avec Myriam El Haïk / Slick art fair 2013 / Galerie Vincenz Sala Paris/Berlin.
Myriam El Haïk est une artiste franco-marocaine, plasticienne, compositrice et performeuse. Son travail récent explore l’écriture répétitive : des signes simples faisant implicitement référence à des lettres arabes répétées de droite à gauche, de haut en bas. Gribouillage rapide, ainsi que notation minutieuse, ces motifs sont travaillés aux feutres de couleurs, tantôt sur papier, comme dans ses cahiers, mais aussi directement sur le mur. La création de ces motifs nourrit un autre axe de son travail, la performance, où l’acte de dessiner est au centre de la représentation. Et le dessin y figure comme trame, tissant des liens entre les différents médiums que l’artiste met en scène : musique, danse et vidéo.
Inferno : Pourrais-tu nous raconter la naissance des signes qui caractérisent ton œuvre ?
Myriam El Haïk : J’ai une formation de compositrice et j’ai fait l’école normale de musique en orchestration et composition, donc je suis musicienne à la base . Dans la préparation de ces études, le geste pictural est arrivé comme une nécessité d’expression. J’ai commencé à dessiner et à élaborer tout un vocabulaire des signes parce que je voulais trouver un langage singulier. Il y a eu aussi l’envie de m’échapper du sens de l’écriture, c’est à dire comment une lettre est fabriquée, en latin ou en écriture arabe. Je n’arrivais pas à m’identifier aux notes de musique, à l’écriture musicale, comme je l’avais apprise au conservatoire, et non plus à l’écriture latine ou arabe. J’avais besoin de m’identifier à quelque chose d’autre. J’ai donc inventé des signes qui pouvaient s’apparenter à cette écriture mais aussi à l’écriture musicale. Puis j’avais aussi envie de défendre le corps et la main comme seuls outils de travail. Mon instrument musical était le piano, mais moi j’avais envie de revenir au geste de la main. Pour moi, dessiner ces signes était un peu comme jouer du piano.
Qu’est-ce que ces signes qu’il représentent pour toi ?
Je traduisais à la fois mon désir de musique et mon désir de langage à travers ce geste du dessin. J’ai donc créé un vocabulaire de ces signes et j’ai commencé à les composer. Je cherchais aussi une manière de composer différente de celle apprise à l’école. Je voulais trouver mon propre système de composition. Je disposais ces signes dans l’espace dans une agencement des vides et des pleins, faisant appel à la répétition, la variation et la couleur.
Comme dans une partition musicale. Ces signes, tu les écris plastiquement, mais tu les perçois comme une musique ?
Exactement. Il y a pas des correspondances littérales, mais il y a un geste commun qui est le rythme. Le rythme vient de la répétition : c’est la répétition, le choix des couleurs, la morphologie du signe et sa disposition qui crée son propre lien avec l’espace, notamment l’espace vide. Pour moi un motif dans l’espace est un son dans le silence.
Pourquoi la répétition est-elle aussi présente dans ta démarche ?
La répétition pour moi est un rituel. J’ai joué avec moi même en me donnant un cadre, des règles du jeu.. j’ai fabriqué mes propre règles. Cela m’amuse, comme dans un jeu de société : nous avons des règles et on peut y naviguer… Tout d’un coup, nous nous nous amusons en jouant avec ces règles. Il y a eu la répétition, mais après, mon travail a été marqué par de micro-variations de ces signes car je m’étais rendue compte que la répétition était impossible. J’ai beau répéter toujours le meme signe, de toute façon je ne referai jamais la même chose.
Répétition rime donc pour toi avec envie de perfection ? Il y a dans ta démarche une recherche de perfection ?
Cette répétition s’inscrit comme technique d’apprentissage. Dans toute les disciplines que j’ai pu aborder dans ma vie, j’ai remarqué que la répétition permet d’arriver à faire quelque chose qui au départ est difficile. Il s’agit pour moi de donner corps et retranscrire le marquage de l’apprentissage. Je voulais raconter la discipline, qui est inévitable dans la vie, mais aussi dire que cette discipline a un côté libératoire. Quand je fais mes signes, pour moi il s’agit bien plus d’une libération que d’une punition ou de quelque chose qui m’enferme. Le point de départ est de créer un rituel qui me donne un cadre, après lequel je parviens à la libération.
Pourtant tu as appellé certains des tes travaux « les cahiers de punition »…
Ces « cahiers de punition » aujourd’hui s’appellent cahiers d’écritures. C’est vrai que quand j’ai commencé, il s’agissait de ces petits cahiers qui étaient une claire reférence à l’enfance, moment de la vie que j’aime beaucoup. Je me suis mise à noter ces signes dans les pages du cahier, en calculant combien de pages il y avait à faire. La punition pour moi traduit la violence du langage. Le fait de raisonner dans une langue plutôt qu’un autre formate l’esprit terriblement. J’aime beaucoup les langues et pour moi c’était une manière de mettre en évidence le fait que le langage est limitant. Il y a un mot pour exprimer quelque chose et puis basta. C’est pour cela que j’ai voulu revenir au geste de la main, car ce geste traduit plutôt l’intention. Traduire l’intention pour moi est comme parler toutes les langues. Mes signes justement précèdent le langage : ce qu’il y a avant la formation de la lettre. Derrière la lettre il y a un espace de liberté que je veux défendre. Alors changer la nomenclature de cahier de punition en cahier d’écritures était aussi pour dire que l’écriture est un acte violent.
Des cahiers d’écriture, tu es passé aujourd’hui au support mural. Je vois dans ce passage un côté émancipatoire de ta personne, comme si tu avais grandi comme artiste et tu avais besoin de plus d’espace pour t’exprimer. Tu en penses quoi ?
Tout à fait. J’avais envie de jouer non seulement avec les couleurs, les rythmes, les compositions mais aussi avec les formats. Oui, j’avais besoin de plus d’espace pour m’exprimer, puis le mur a été aussi une manière de grandir par rapport au corps. Le cahier représente l’intimité, le rapport replié avec soi-même, alors que le mur est un espace qui préfigure la performance et inclus l’autre. Face à un mur je montre mon corps, moi même à l’autre. J’ai donc commencé à me montrer sur scène et à aller vers la performance. Alors peut être les cahiers de punition me représentaient repliée sur une table, en punition, quand en réalité mon rêve était de monter sur scène et me montrer.
Quelle place occupe la couleur dans ta démarche artistique ?
La couleur est bien sûr liée à l’émotion. C’est la forme des signes avec leur propre couleur qui s’entrechoque qui crée la vibration. Ce qui m’intéresse est comment la couleur arrive à produire de la lumière, de la vibration, de la distance et de la proximité. Pour moi, c’est une question de rapport et non de masse colorée. C’est une histoire de rencontre avec d’autres éléments qui se frottent et qui créent une vibration. Encore une fois, il s’agit de musique.
Tu as récemment participé à la foire Slick Art Paris 2013. C’était ta deuxième participation avec la Galerie Vincenz Sala, qui te représente aujourd’hui. Comment as-tu vécu cette expérience ?
Je dois mes rencontres professionnelles à Slick. Les deux années ont été pour moi une grande expérience parce que la foire a très bien marché. Il y a eu beaucoup de gens intéressés par mes œuvres et je crois que cela a été un petit tournant dans mon travail. J’ai été très contente de cette foire. Depuis j’ai eu envie de multiplier mes expériences avec mon vocabulaire des signes à travers différents techniques et supports. Cette année j’ai exposé un travail en tissu, qui fait dialoguer mes signes avec le sens du toucher. Le tissu est un support qui traduit quelque chose de beaucoup plus féminin dans mon travail, de sensuel, que j’avais envie d’explorer.
Il me semble que dans cette recherche de vibration, le support a un rôle très important. Qu’est-ce que tu en penses ?
Le support pour moi est comme une peau. C’est lui qui reçoit les informations et ce qui m’intéresse est comment cette peau réagit de manière différente aux signes, aux couleurs, aux compositions…
Pour terminer cet entretien, veux-tu nous dire quels sont tes projets pour le futur ?
Ce que je fabrique en ce moment est un catalogue de signes qui serait comme les lettres de l’alphabet. Toutes les pièces que je crée, les murs, les cahiers, les constellations sur papier ou sur tissu, sont alors à concevoir pour moi comme des poèmes. Il y a donc une analogie très forte avec la langue… C’est infini ce qu’on peut faire avec les lettres de l’alphabet, je veux que ce soit infini ce que je peux faire avec mon vocabulaire. Je suis en quête d’universel.
Propos recueillis par Cristina Catalano,
Slick art fair, octobre 2013, Paris.
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