ERIC HATTAN, « HABITER L’INHABITUEL » AU FRAC Paca : QUAND L’INFIME DEVIENT ART
« Habiter l’inhabituel », Eric Hattan / FRAC PACA, Marseille / Jusqu’au 4 mai 2014.
Eric Hattan investit le bâtiment du FRAC Paca dans ses moindres recoins ; couloirs, cages d’escalier, et jusqu’au hall d’accueil, véritable sas avant d’entrer au cœur du dispositif d’exposition, conçu pour nous donner quelques clefs de lecture. Le vestiaire est encadré par une installation d’écrans qui retranscrivent les allées et venues autour d’un container poubelle. Les problématiques de l’artiste sont inaugurées : le va et vient entre l’intérieur, le frac, et l’extérieur, ici la rue, mais également la précarité des matériaux, le rebut, l’intime, l’art et le fonctionnel.
L’entrée de la salle du bas est marquée par un rideau de chambres à air enchevêtrées, mis en lumière par un lampadaire fixé sur la rampe de l’escalier. La pièce à première vue paraît « vide ». Il semblerait que l’artiste ait voulu exposer l’espace lui-même. Il faut s’approcher et adopter le rythme de la promenade contemplative pour que se révèlent les œuvres, comme nos yeux plongés dans une pièce noire doivent s’habituer à l’obscurité pour appréhender le contour des choses. L’artiste joue avec ce qui n’est pas dans le champ de notre regard, et nous invite à un jeu de piste. Les cartels ne sont pas physiquement à côté des œuvres, la liste en est simplement accrochée dans chacune des deux salles de l’exposition. Ce sont les indices qui nous indiquent la présence, voire l’existence des œuvres d’Eric Hattan. Effectivement ses travaux nécessitent un regard plus qu’attentif.
Au fond de la salle, une porte est entrouverte. L’artiste s’amuse du spectateur en donnant l’illusion d’une pièce attenante, visible à travers le judas. Les huit piliers de la pièce semblent anodins, pourtant, que fait cette veste coincée sous l’un d’eux, sinon semer le doute ? Il paraîtra étrange à celui qui le remarque le nombre de bouches d’aération, de trappes anti-feu, de tuyaux. En créant des trompes l’œil, l’artiste met en avant la vie interne du bâtiment, comme un gros organisme ronflant. Ses fonctions architecturales se confondent avec sa fonction de lieu d’exposition. Les travaux présentés ne s’imposent pas par leur taille ou leur technique mais par la qualité du regard qu’ils demandent, troublant notre perception du banal.
Dans un coin, des seaux recueillent de l’eau. Une fuite ? Ce sont les gouttes qui nous font lever les yeux, et révèlent la présence de rideaux de douches qui suintent dix mètres plus haut, suspendus du deuxième étage de l’exposition.
Alors que le rez de chaussée est conçu comme une exploration qui consiste à dénicher les œuvres camouflées, la suite de l’exposition est une mise en scène foisonnante de matière, une collection de collections. Les œuvres, installations ou vidéos occupent le même espace. On retrouve les rideaux de douche entrevus du bas, ceux là même qui gouttaient. Ils serpentent entre les pièces et créent des parcelles, courant tout au long de l’espace. Cette accumulation de rideaux multicolores n’est d’ailleurs pas sans rappeler le linge qui sèche aux balcons qui dominent la terrasse du bâtiment, un clin d’œil à ce qui préexistait à l’exposition. L’installation Beyroots, constitue le cœur de ce deuxième étage. Un ensemble de chaises marquées par le temps et l’usure, sur l’assise desquelles on peut voir l’empreinte du corps de leurs possesseurs. L’artiste les a glanées pendant un de ses voyage à Beyrouth, les troquant aux marchands qui les installent devant leurs boutiques. Une collection d’objets usuels qui acquièrent ici une aura de sculpture. Ces chaises banales drainent avec elles une histoire et un imaginaire, se racontent telles des reliques. Comme un rappel de leur statut, chacune a un pied ceint de béton, une allusion au socle de la sculpture classique, et un pas hors du ready made. A moins que l’artiste n’ait voulu pointer par ce geste leur exil, leur « déracinement ». Cet aspect bricolé, qui prend tout à coup une valeur sculpturale, se retrouve dans le matelas pourfendu, maintenu au plafond par des tasseaux. L’opposition mou dur, l’inversement de la place de l’objet du sol au plafond lui confèrent un aspect théâtral.
Alors que la salle du bas relève de l’infime et de l’indice, de l’effacement et de la disparition, le bricolage est ici revendiqué comme geste artistique, et le matériau précaire acquiert une aura de trésor. Pourtant, c’est par le même biais, la fiction et l’ intime, qui sont sous-jacent à ces deux façons de faire que se dévoilent ces pièces. Il s’agit de déambuler dans un espace où l’évidence se dérobe à nous. Les œuvres se donnent à celui qui prend le temps de les voir. Eric Hattan joue du quotidien mâtiné d’étrange, de décalages ténus, de la fragilité d’un geste ou d’un instant. L’intention est de flouter les repères entre ce qui est art, artifice, ce qui le devient. Habiter l’Inhabituel est une allégorie du regard.
Adele de Keyzer
Photos copyright Eric Hattan



























