REPRISE DU RHINOCEROS AU THEATRE DE LA VILLE

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RHINOCÉROS (reprise) de E. Ionesco Mise en scène de EMMANUEL DEMARCY-MOTA avec la troupe du théâtre de la ville / Théâtre de la Ville du 2 au 10 juin 2014.

… Cela ne devrait pas exister… (Jean, dans Rhinocéros)

Tout d’abord il y a la peur. Les personnages sur scène, les citoyens d’une ville quelconque, sont effrayés. Et puis petit à petit il y a la négation, la banalisation … et enfin tout le monde y croit, y adhère. La transformation est accomplit.

Rhinocéros, pièce emblématique du théâtre de l’absurde de E. Ionesco, raconte une épidémie imaginaire de rhinocérite, maladie qui terrifie tous les habitants d’une ville, pour les métamorphoser aussitôt en rhinocéros. Mais qui sont-ils ces rhinocéros qui gagnent peu à peu la confiance et la sympathie des gens? Derrière les rhinocéros sont dissimulés plusieurs noms : totalitarisme, nazisme, dictature, nationalisme. Les références historiques sont multiples, mais le rhinocéros de Ionesco va au delà de l’allégorie, en montrant ce qui de la bête sommeille en nous. Nous devenons rhinocéros parce que nous le choisissons, par conformisme, par commodité : le tyran n’est personne sans nous, sans notre choix.

Nous assistons à une intéressante mise en scène, celle de Emmanuel Demarcy-Mota, capable de bien mettre en valeur le texte de Ionesco. Il s’agit d’une recréation de Rhinocéros, dont la première version remonte au 2004, et qui réunit la même troupe d’acteurs d’il y a dix ans (Même si aujourd’hui certains d’entre eux ont permutés leurs rôles). Des choix particulièrement juste telles que les sons, notamment ceux qui suivent les passages des rhinocéros, évoquant aussi bien la sauvagerie que la rapidité de la monté de certains phénomènes auxquels nous ne voudrions jamais nous acclimater. Toutefois l’habitude arrive, et plutôt facilement. La métamorphose des individus en rhinocéros nous angoisse car elle se répand à grande vitesse, sans trop d’opposition ni de résistance.

Tout paraît aussi proche de notre actualité. Ces tremblements de terre accompagnant les Rhinocéros font surgir le souvenir d’un autre tremblement, celui qui a frappé la France le dimanche 25 mai. Comment s’empêcher la référence aux faits d’actualités dans une histoire qui semble se répéter. On espèrerait sortir du théâtre en pensant que cela n’est que du passé, quelque chose de monstrueux que nous avons laissée derrière nous. Mais cette histoire semble pouvoir se répéter maintes fois, sous d’autres formes certainement, mais aussi cruelles que l’on a déjà connues. L’attitude des habitants de l’histoire de Ionesco rappelle les paroles d’Hannah Arendt et sa théorie sur la banalité du mal. Dans la vie réelle, comme sur le plateau de Rhinocéros, des gens banals peuvent enfin se transformer en véritables complices du mal.

Emerge alors une question : Comment ne pas être rhinocéros ? Cette interrogation traversera toujours l’histoire de l’humanité. Elle rejoint d’autres problématiques telles que le repli sur soi ou l’individualisme. Voici la portée et l’importance du texte de Ionesco.

Une belle réussite aussi pour la dernière scène de la pièce, quand Béranger, enfin resté seul, abandonné de tout le monde et même de sa bien aimée Daisy, est pris par de multiples hésitations. Résister ou capituler ? Se retirer d’un monde qu’on ne reconnaît plus ou y adhérer ? Et s’ils avaient raison ? Dit Béranger.

La scène se déroule sur les marches d’un escabeau qui se dresse au milieu du plateau et culminant sur un passage noir. Béranger les remonte et les descend, ses hésitations, aussi représentatives de la nature humaine, accompagnent ces actions. Quoi faire ? Grimper jusqu’en haut et traverser le noir (l’inconnu mais aussi la mal), plutôt glisser au sol ou encore rester suspendu à mi-chemin ? Soudain quelque chose se passe : pouvons-nous encore avoir le choix? Ainsi toute l’illusion de Béranger : il n’y a pas de choix possible dans une dictature.

Cristina Catalano

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