« VOYEURS » : THE MONTH OF PERFORMANCE-ART, BERLIN

perf

Correspondance à Berlin.
VOYEURS lors du « Month of Performance Art, » Berlin, mai 2014. / Curaté par Vincent Chomaz et ZONA DYNAMIC (Edgar Khandzatyan, Elisa Schönherr, Jorgina Stamogianni pour le finissage). Artistes : Katharina Aichroth, , Willis Anne, Ana Júlia Amaral, Ian Deleón, Constantin Engelmann & Elisa Storelli, Claudia Kühn, Natacha Mankowski, Sara Wellenkamp, Sara Zaltash.

« Quand le vide est-il plein ? […] qu’est-ce qui, partout, est le même endroit ? » (1)

À huit reprises lors du « Month of Performance Art » qui s’est déroulé tout le long du mois de mai à Berlin, un cube blanc de 2 x 2 x 2m est apparu à différentes places publiques de la ville. Renfermant chaque fois des performances de plusieurs heures par un-e ou duo d’artistes.

Installé dans les rues et places de la ville, l’espace clos et opaque a une présence incongrue voire bizarre : intrusion dont vous ne faites pas partie, à l’encontre de nombreuses actions dans l’espace public, nous sommes dans un premier temps superflus, « a-côté ».

Dans une majorité des performance, le corps de l’artiste, est alors, si il n’est pas totalement invisible, uniquement perceptible par son contact avec les parois de la boîte ou le son qu’il produit : on appréhende avec difficulté le ou les corps par leurs ombres : formes plates et sonores plutôt suggérées que véritablement « présentes ». Trois artistes ont quant à eux, choisis de trouer ou lacérer la toile des murs, invitant ainsi le spectateur à prendre une position de voyeur faisant directement référence au titre de la série (« VOYEURS »). Choix particulièrement éloquent pour Tired of Being a Woman où Anna Julia Amaral entourée de poupée gonflable a utilisé son corps comme support d’expressions et d’attitudes stéréotypées.

Sa « neutralité » malmenée, le white cube approprié par les artistes est parfois devenu espace intime, étendard politique, support de narrations et communications ou encore microcosme poétique.

En effet, la sculpture-coquille a été placée à des endroits symboliques de la ville de Berlin, s’apparentant alors à une sorte de monument éphémère d’une journée : devant l’ambassade de Cuba (Ian Deleón, All That Is Solid Melts Into Air), Alexanderplatz (Sara Wellenkamp, Achiles Heel) ou encore Rosa-Luxembourg-Platz (Claudia Kühn, Finger).

Lieu clos dans l’espace « ouvert », environnement déplacé dans un autre, il fonctionne comme un volume en négatif révélateur de ce qui l’entoure. Le cube, à la fois contenu et contenant, plaçait alors entre guillemets l’action intérieur : système de poupées russes multiples qui pose la question de l’échelle par rapport à l’espace dans lequel il est implanté.

Ce n’est donc pas l’art que nous voyons d’emblée mais le lieu de sa représentation, elle-même paradoxalement invisible. Chambre close et opaque, elle n’en est pas moins un microcosme où les artistes y ont extériorisé et projeté leurs expressions le transformant en différentes formes symboliques : face à l’ambassade de Cuba à Berlin, il devient cellule, représentation symbolique de la frontière à la fois géographique, culturelle mais aussi autobiographique (Ian Deleón, All That Is Solid Melts Into Air). En l’absence de l’artiste elle-même, la proposition de Natacha Mankowski transforme le cube en havre de paix poétique et protecteur regroupant de petits canaris jaunes dans un oasis artificiel et minéral rappelant les déplacements du land art (I Am An Oasis). Au coeur de la fête du premier mai, Sara Zaltash l’utilise comme un outil de communication défaillant lors d’une quête absurde à la recherche de Sebastian Bechinger-English (My Name Is Sara Zaltash and I Am Looking For Sebastian Bechinger – English). Dans une cour à Kreuzberg le cube devient cette fois sculpture-instrument sonore lors de la performance électrisante de Constantin Engelmann et Elisa Storelli (Trillenium). Ou encore l’action fragile de Claudia Kühn qui, en touchant du doigt les toiles du cube, exprima des messages illisibles et instantanément disparus dans Fingers.

Lors du dernier évènement : rétrospective et conclusion des huit performances, nous retrouvons le cube éclaté et dispersé dans l’espace du Ding Dong Dom, lieu principal de ce mois de la performance.

Cette fois contenu à l’intérieur d’un espace lui-même paradoxalement ouvert (le Ding Dong Dom est essentiellement constitué de fenêtres), les faces du cube deviennent surfaces de projection vidéo des différents moments. Alors que plusieurs actions ponctuent la soirée, échos voir reenactment hors du cube de certaines des performances, le sound artist Willis Anne appose ses nappes électroniques, bande-sonore méditative de la soirée.
Projet collectif jusqu’au bout, le cube reconstruit se referme sur les quatre curateur-ice-s et l’artiste Natacha Mankowski (seule artiste absente du cube lors de son intervention, I Am an Oasis) pour une performance de clôture. Lentement, des motifs noirs apparaissent sur les parois sans que l’on puisse en distinguer leurs auteurs. Messages et formes calligraphiques indéchiffrables peint par les « reclus » avant qu’ils ne s’échappent du cube en coupant chaque paroi. Alors détruit de l’intérieur, celui-ci est laissé à l’état de ruine au centre de la salle. Métaphore libératrice puissante qui nous fait immédiatement penser à certaines des actions Gutai, figure essentielle des pratiques explorées pendant ce mois de la performance à Berlin.

Gauthier Lesturgie

1 : Brian O Doherty, White Cube : L’espace de la galerie et son idéologie, « La galerie comme geste »(1981), JRP Ringier : Lectures Maison Rouge, 2008.
crédits photographiques : ZONA DYNAMIC

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