MALTA FESTIVAL POZNAN : ENTRETIEN AVEC KASIA TORZ, COORDINATRICE DU FESTIVAL

Mala Festival Kasia Torz

Envoyé spécial à Poznan (Polland).
MALTA FESTIVAL POZNAN : entretien avec Kasia Tórz.

Un entretien avec Kasia Tórz, coordinatrice du Malta Festival, au sujet de la censure exercée par les catholiques ultra et les extrémistes de droite polonais à l’encontre de Rodrigo Garcia (commissaire général de l’édition 2014) et de sa pièce « Golgota Picnic » qui devait jouer les 27 et 28 juin, finalement annulée par choix des organisateurs et remplacée par une lecture publique qui devait être suivie d’un débat. (En fait, le débat n’a pu avoir lieu après la lecture, car un opposant à  » Golgota Picnic » s’est infiltré dans la salle, et ce malgré la sécurité déployée. Il a posé une sorte de bombe lacrymogène, la fumée a envahi le théâtre, rendant l’air suffocant. Du coup, tout le monde s’est retrouvé dehors et Rodrigo Garcia n’a pu s’exprimer.)

Inferno : Lorsque Castellucci élabora la programmation du festival Malta en 2013 ou durant les représentations de « Sur le concept sur Dieu » en 2012, y-a-t-il eu comme cette année des manifestations ?

Kasia Tórz : En 2012, alors que Castellucci présentait son spectacle intitulé « Sur le concept sur le visage de Dieu », personne ne protesta à Wroclaw. Selon mon opinion, la situation aujourd’hui en Pologne est très complexe. Elle est imbibée par la situation politique polonaise et est gouvernée par cette dialectique où deux groupes de personnes très fortes se partagent le pouvoir : le parti de droite et le parti du centre. Aujourd’hui, il est plus facile qu’une étincelle fasse jaillir une sorte de feu émotionnel. De plus, cette année des groupes ultra catholiques, ont découvert que nous avions « Golgota Picnic » dans notre programmation, très tôt, dès la fin du mois de mai.. Ils ont donc eu du temps pour s’organiser, envoyer des lettres, signer des pétitions, faire en sorte que la situation se gangrène. Ils sont très bien organisés, de plus, les hooligans se sont liés au mouvement extrémiste catholique et ont annoncé leur participation au sein des manifestations contre le spectacle de Rodrigo Garcia. Ces faux supporters de football sont très agressifs, ils viennent assister aux matches simplement pour se battre et cherchent de cette manière de petites excuses pour être violents. Ils veulent exclure la liberté et l’art de nos vies. Et ces personnes sont très dangereuses en termes de violences physiques. En novembre dernier en Pologne, le 11, le jour de l’anniversaire de l’indépendance, de forte manifestations éclatèrent des deux côtés. Une manifestion organisée par les nationalistes et les joueurs de football a provoqué d’intenses bagarres, ils ont mis le feu à un square de Varsovie. Ce fut un horrible chaos, ces actions ont été menées par des fans de football.

C’est pour cela que l’on ne veut pas courir le même risque lors des représentations de « Golgota Picnic ». En effet, selon la police, trois groupes de hooligans de trois villes différentes de Pologne avaient l’intention de se souder et créer ainsi une sorte de front. C’était donc trop dangereux de laisser dans un espace public des personnes innocentes, appelées à se confronter lors du spectacle de Rodrigo García à ces extrémistes et risquer leur vie, juste pour assister à une pièce. De plus, la bataille pourrait se déplacer sur la place principale, où se trouve le centre du festival. C’est l’endroit ouvert où se déroulent les événements divers de la matinée, entre autres, les projets pour les enfants et les familles.

C’est la première fois que cela arrive au festival Malta. Il y eu des scandales, des personnes qui affichaient ouvertement leur mécontentement, mais cela n’a jamais éteint cette dimension extraordinaire. Cela n’a jamais représenté un si fort danger d’être au théâtre. On a reçu des menaces, disant qu’ils s’apprêteraient à détruire le festival. Cela ne s’est jamais présenté de cette manière, malgré l’aspect polémique de certaines pièces. Mais on est forcé d’annuler ces représentations car la police n’est pas en mesure de garantir la sécurité du public. J’aimerais cependant souligner une chose : nous apportons notre soutien à ce spectacle qui fait partie de la programmation, nous défendons le contenu de « Golgota Picnic ». Nous sommes convaincus que cela touche à des choses importantes et évoque la réflexion sur le monde contemporain. Nous sommes persuadés qu’une approche critique est aujourd’hui plus que jamais primordiael. Nous défendons Rodrigo García, sa présence, sa programmation. La seule raison pour laquelle nous annulons ces représentations est une question de vie.

Inferno : Selon vous qu’est ce qui distingue les regards de Roméo Castellucci et de Rodrigo García sur la religion, d’un point de vue théâtral ?

Kasia Tórz : En terme de leur engagement et la façon dont ils absorbent la religion, telle une part cruciale de la société, dans une certaine mesure ils sont les mêmes. Ce sont des artistes indépendants qui veulent exprimer d’une manière très forte ce qu’ils pensent. Bien sûr, chacun affirme son identité artistique au travers de médiums qu’ils affectionnent particulièrement. Au sein de la pièce de Rodrigo Garcia, le texte occupe une place prépondérante. Il use souvent d’un langage ironique. Une chose me frappe particulièrement lorsque je pense à l’attitude de ces ultras catholiques : ils ne désirent pas se confronter, voir l’aspect sombre du monde, les faces terribles de nos vies. Ils veulent au contraire nier, exclure ces choses. Et ce que fait Rodrigo García, Romeo Castellucci et beaucoup d’autres artistes est de corroborer au fond  cette obscurité qui nous habite.

Inferno : Quels liens pouvez-vous déployer entre le Mondial de football et le festival Malta ?

Kasia Tórz : En Pologne demeurent beaucoup de fans très respectueux, comme partout dans le monde. Peut-être le lien le plus important à faire entre ce qui se passe au festival et le mondial est que cela se passe au Brésil, et la problématique que nous avons choisie pour ce festival s’articule autour de l’Amérique latine. La coupe du Monde est très problématique en soi, nous connaissons les protestations sociales et nous voyons que cet événement est totalement un produit capitaliste, regardez ces sponsors qui jonchent les terrains de foot ou bien les pubs qui envahissent la télévision entre les matches et à la mi-temps. C’est donc très lié au business, mais également à l’exploitation de personnes qui ne sont pas visibles lors de ce Mondial. Cet événement se consomme, il se regarde en masse partout. Je pense que nous devrions réfléchir autour des mécanismes qui favorisent cela. Cette approche critique est très importante pour Rodrigo García en tant que curateur. Il veut montrer, notamment par l’entremise de sa programmation, ces différentes réalités qui se tapissent au cœur de l’Amérique latine, et le fait que les artistes sont très conscients de ce qui se passe autour d’eux.

Cette décision d’annuler des représentations nous afflige au plus au point. Au même moment, nous nous sentons tristes et en colère. On a longtemps réfléchi sur ce qu’il faut faire, on avait en tête des scénarios divers. On les consultait avec Rodrigo, mais cette décision est la nôtre, parce que nous sommes responsables de la sécurité, des personnes qui fréquentent le festival.

Propos recueillis par Quentin Margne.
A Poznan, juin 2014.

 

Kasia Torz, photographie Maciej Zakrzewski

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