NANCY HUSTON AU TnBA : UNE MISE EN SCENE AVEC ET SANS FAILLE DE CATHERINE MARNAS
« Lignes de Faille » / mes C. Marnas / TnBA bordeaux / du 8 au 23 octobre 2014 / Création le 12 mars 2011 au Théâtre La Passerelle scène nationale de Gap.
La romancière Nancy Huston dans « Lignes de Faille » – Prix Femina 2006 – nous invitait à une plongée « à contre-courant » dans une saga familiale traversant sur quatre générations ce XXème siècle, grand pourvoyeur de traumatismes enchaînés. La directrice du TnBA, Catherine Marnas, inaugure la nouvelle saison théâtrale de Bordeaux en Aquitaine en redonnant vie, au travers de ses éclairages sensibles, à ce maelstrom dont nous sommes issus.
Nous sommes ce qui demeure de ce qui a disparu ; l’enfant que nous avons été étant le père de l’adulte qui en est advenu. Mais ce « conte » à rebours, dans lequel le récit de nos existences se trouve pris comme dans les rets d’un langage ancien qui bégaie et n’arrête pas d’envahir de ses bruits parasites l’avant-scène présente, ne peut s’arrêter à l’échelle de l’individu. Il puise sa source bien en amont, dans les limbes de ceux et celles dont nous sommes les héritiers inconscients et dont les rhizomes trament, à notre « in-su », notre histoire qui de personnelle n’en a plus que le nom… et encore est-il ce nom, emprunté à notre lignée.
Sur le plateau, en quatre tableaux présentés dans un fondu enchaîné qui remonte le temps, hydre dévorante qui se mord la queue, en quatre heures marquées par une césure d’une demi-heure pour permettre au spectateur de reprendre pied dans une réalité qui « se dérobe » progressivement à lui – au sens de se mettre à nu – les personnages « se mettent à table ». Au propre comme au figuré. C’est en effet autour de cette pièce de mobilier qui occupe la scène, plaque tournante des fantômes qui s’agitent en chacun d’eux, que les restes mnésiques de ce qui les fondent vont se dire. Réunis autour de la table familiale, de cet endroit où anorexie et boulimie disent en boucle le trop plein d’un passé qui insiste et n’arrive pas à passer, que les personnages vont mastiquer longuement avant de déglutir – jusqu’au risque de le vomir – ce qui alimente leurs névroses héritées.
D’abord, Salomon 2004 à San Francisco. Lui, sa vie est engluée dans un oxymore : il dévore toutes les images diffusées par Internet et se repaît des séquences de viols et de mutilations infligés par les soldats US aux arabes irakiens et, dans le même temps, souffre d’une anorexie chronique l’empêchant d’ingérer la moindre substance à la table familiale protestante. Pour lui, la guerre contre l’Axe du Mal a pour héros Schwarzenegger et les méchants sont les arabes musulmans torturés par l’armée de George W. Bush. Ainsi, seules les provisions – de bouche – apportées sur un plateau par sa mère qu’il tyrannise, trouvent grâce à son estomac.
Ensuite, Randall 1982 à New-York. Père du précédent et vivant sous l’emprise d’une mère juive convertie, passionaria de la cause juive qu’elle porte haut dans les conférences sur le Mal endémique qui menace le peuple élu depuis la diaspora et dont le IIIème Reich n’a été que la réification la plus récente, il devra, à son corps défendant, suivre ses parents à Haïfa. Là, en terre d’Israël, il découvrira contre toute attente les premiers émois amoureux au contact du corps si troublant d’une jeune Palestinienne. Mais la grande Histoire, sous les traits du massacre de milliers de Palestiniens dans les camps de réfugiés de Sabra et de Chatila au Liban, massacre perpétré par les phalangistes chrétiens libanais avec la complicité active de l’armée israélienne, va sonner le glas de leur histoire à eux deux, et le condamner désormais à vivre sous les fourches caudines du « mauvais œil » qu’elle lui a jeté en cadeau de rupture.
Puis, Sadie 1962 à Toronto. Mère du précédent et vivant dans la riche demeure bourgeoise mais sans âme où elle est accueillie. Là, condamnée aux patins pour déplacer son corps forci par la nourriture qu’elle enfourne, elle tente vainement de combler le tonneau des Danaïdes de son manque d’amour princeps en se bourrant en cachette d’aliments qu’on lui refuse. Elevée par des « grands-parents » catholiques psychorigides et vouant toute leur attention au vernis de leur parquet, ils ont induit en elle que « la mauvaiseté » l’habite. Et lorsque son vœu le plus cher se réalise, retrouver sa jeune mère Kristina pour vivre avec elle à New York, elle n’échappe pas pour autant à d’autres « maux » qui viennent la surprendre. Son beau-père, Peter Silbermann, en qui elle avait trouvé un père adoptif aimant, ayant dû s’absenter, un autre homme fait irruption mystérieusement dans la vie de sa mère. Il parle une autre langue que la leur, une langue lointaine apparentée à celle des pays de l’Est, et Kristina semble l’avoir fort bien connu cet homme venu de nulle part, vu les rapports qu’ils ont ensemble sur le divan du salon… Pour Sadie, un instant devenue « princesse » (en hébreu), tout s’écroule : elle mérite décidément son prénom qui pour elle s’origine en « sadique ».
Enfin, Kristina 1944 à Munich. Mère de la précédente et vivant dans une famille allemande catholique décimée par la débâcle hitlérienne. Contrairement à celle qui deviendra plus tard sa fille, elle est maigre et, victime des privations liées à la guerre, ses rêves de petite fille l’amènent à vouloir être « la Grosse Dame du cirque ». Elle ne manque pas d’amour dans ce foyer chaleureux malgré l’époque tourmentée. Mais, un grain de sable va venir irrémédiablement enrayer la mécanique bien huilée de l’amour construit sur un cruel mensonge : un soir de colère, sa sœur, à qui elle a emprunté sa poupée, va s’écrier qu’elle est, elle Kristina, une enfant adoptée… Janek, rebaptisé Johann par les « parents », viendra achever la révélation du secret familial bien gardé jusqu’alors. Elle, Erra, comme lui, Janek, ont été des enfants volés à leur famille ukrainienne ou polonaise et confiés aux Lebensborn (« fontaines de vie ») avant leur adoption par des familles allemandes au-dessus de tous soupçons quant à leur origine aryenne.
Nœud gordien de la lignée, ce lourd secret familial révélé en bout de course, cristallise le destin de la descendance, agie par ce qu’elle ignorait apparemment mais qu’elle savait au plus profond d’elle puisque cette vérité était inscrite dans sa chair… Le grain de beauté héréditaire qui, bien que mutant du creux du bras à la fesse, ou bien encore à la tempe des protagonistes, marque de manière indélébile la traçabilité de l’origine et se lit comme la métaphore de ce savoir « in-su » gravé en chacun et faisant corps avec lui. On pense immanquablement à « La Tache » de Philip Roth, celle d’un autre secret enfoui. Pouvons-nous échapper à ce qui fait, de nous les vivants, des êtres de mémoire ? Et même si « nous vivons dans l’oubli de nos métamorphoses » (Paul Eluard, Le dur désir de durer, 1946), le passé n’est jamais mort, c’est un temps indéfiniment déroulé que l’on ignore porter en soi mais qui n’arrête pas de passer en nous.
Ainsi Salomon, Randall, Sadie, Kristina, quatre narrateurs polyphoniques de six ans chacun, sont au centre de l’écriture scénographique et deviennent les passeurs de cette histoire familiale traversée par les affres de l’Histoire. En effet chaque tableau, commenté en direct par l’enfant de six ans qu’il a été, qui, tout en jouant son rôle dans la saga familiale, apporte la voix de la scholie qui livre son commentaire amplifié par un micro (seul personnage à en posséder un micro, comme pour amplifier l’écho du chœur grec), le dispositif diffuse le son libre des propos débarrassés de toutes les scories de la bienséance, propres à l’enfance apparemment naïve. Percutés de plein fouet par les effets de cette parole dont les échos nous traversent, venant débusquer en nous des rejets que nous croyions à jamais perdus, nous remontons le temps à la recherche de ce je ne sais quoi d’essentiel. Ce qui est à l’œuvre ici, c’est le processus de déconstruction cher au philosophe Jacques Derrida ; non pas une posture nihiliste mais un processus qui vise à déplier la mémoire pour y retrouver, tel le saumon remontant le fleuve, la source des secrets qui nous déterminent.
Le jeu des lumières qui recouvrent à certains moments les tableaux, projetant les plis mouvants d’arabesques teintées de couleurs bruyantes ou silencieuses, rend compte de l’Histoire en marche. De même, les pendules avec lesquelles jouent les personnages semblent être l’ultime et dérisoire effort qu’ils déploient pour se jouer du Temps qu’ils ne contrôlent aucunement. L’inconscient, échappant au temps, trouve là un écho visuel au secret qui les dévore, tel Chronos dévorant ses fils.
Non seulement la mise en scène imaginée par Catherine Marnas, toute en finesse ondoyante, saisit l’essence de l’œuvre de Nancy Huston mais les huit acteurs et actrices, incarnant une trentaine de personnages, servent le texte avec tout autant de sensibilité et de pertinence. De plus, l’humour n’est pas exempt des situations, comme une pause nécessaire, comme un instant précieux de respiration légère, afin de pouvoir tenter d’affronter au mieux l’indicible secret.
Yves Kafka
Photo Pierre Grosbois


























