CINDY VAN ACKER, LE CORPS MYTHOLOGIQUE

ION - (c) Louise Roy

Cindy Van Acker > Ion au Théâtre La Commune-Aubervilliers dans le cadre des Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis, du 30 au 31 mai 2015

Cindy Van Acker nous a habitués à de véritables compositions-bijoux en abscisse et ordonnée. La sensation s’y exprime à travers un mouvement et une scénographie à tendance orthonormée. Entre les lignes passent des vibrations et dans les coins se cachent des pépites. Ici, nous retrouvons son amour pour l’abstraction du geste et des sens, mais dans une dimension mythologique que l’on ne lui connaissait pas auparavant. Peut-être est-ce le voisinage conceptuel de Friedrich Nietzsche et de son Surhomme, mais cette pièce va très loin dans la dimension mystérieuse, voire mystique.

Au départ, il y a des fragments lumineux qui déchirent le voile noir de l’obscurité. Deux plateformes triangulaires sont surmontées de néons rouges qui électrisent l’atmosphère de leur colère. Puis, un corps encapuchonné apparaît au lointain, avant de s’installer sur une espèce d’épais tapis marron, de forme lui-aussi triangulaire. Sa danse circulaire, les genoux pliés, n’est pas sans rappeler les mouvements d’une prêtresse invoquant un dieu inconnu. La configuration scénographique, avec ces trois triangles qui s’emboitent, en appelle aussi au symbolisme maternel et religieux.

Contrairement à ces précédentes productions, dont Drift, présenté l’année dernière aux Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis, Cindy Van Acker ne verse pas dans un mouvement abrupt et acéré. Ici, le geste est économisé. Nous sentons qu’elle est allée plus loin encore dans l’intériorisation du mouvement comme pour en délivrer le suc le plus pur. L’aridité intrigante de son travail se déplace vers une intensité nouvelle, que ce soit par le mouvement du corps ou de la lumière qui irradie le plateau.

Nous sentons aussi que la précision de son travail sur la conscience du corps s’est déplacé vers la courbe et la liaison, à l’image de cette séquence chorégraphique au sol, où la danseuse nous offre de superbes développés du dos et des épaules, tout en conservant une tension tout à fait palpable au niveau de l’axe jambes – torse – mains. Corps suspendu, corps reptile, corps textile ou même corps parchemin. Sans compromis, Cindy Van Acker exploite son instrument premier dans toute sa complexité et le soumet à d’intenses modifications.

Soudain, dans une ambiance sonore et visuelle proche de l’apocalypse, le paysage scénique se métamorphose. Une toile blanche s’interpose en devant de scène et la chorégraphe, toute de blanc vêtue, évolue vers des formes plus angulaires et plus représentatives de ce que l’on connaissait de son travail. Les yeux et le visage fermés, les bras moulinant l’espace à la manière d’un métronome fou, elle irradie d’une lumière immense. De prêtresse, elle était devenue sacrifiée. De sacrifiée, la voilà surpuissante.

L’esthétique de Cindy Van Acker a toujours été troublante car elle utilise le corps et les éléments scéniques pour aller vers des formes de radicalité qui font se toucher un travail puissant sur la sensation et une profonde inspiration intellectuelle. D’une précision infime, son travail nous fait voyager ici dans une mythologie mystérieuse où l’on pourra déceler, c’est certain, des réminiscences de pensées philosophiques. Pourtant, il nous fait aussi parcourir des partitions sensorielles et kinesthésiques presqu’immédiates qui nous font abandonner toute prétention à la compréhension du cortex au bénéfice de la compréhension des sens.

Quentin Guisgand

ION - (c) Louise Roy 2

Photos Louise Roy

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