JULIEN CREUZET, « OPERA-ARCHIPEL, MA PEAU ROUGE, HENNE », FRAC BASSE-NORMANDIE
Julien Creuzet Opéra-archipel, ma peau rouge, henné, / Frac Basse-Normandie, / du 7 mai au 21 juin 2015.
« Dans ce texte idéal, les réseaux sont multiples et jouent entre eux, sans qu’aucun puisse coiffer les autres; ce texte est une galaxie de signifiants, non une structure de signifiés; il n’a pas de commencement; il est réversible; on y accède par plusieurs entrées dont aucune ne peut être à coup sûr déclarée principale; les codes qu’il mobilisent se profilent à perte de vue, ils sont indécidables (le sens n’y est jamais soumis à un principe de décision, sinon par coup de dés); de ce texte absolument pluriel, les systèmes de sens peuvent s’emparer, mais leur nombre n’est jamais clos, ayant pour mesure l’infini du langage. »
Roland Barthes, S/Z, 1974
J’ai relativement récemment rendu compte d’une performance d’une artiste fortement attachée à l’écriture : Alexandra Guillot. Comme je l’ai dit, Silencio me semble être le fait d’une artiste en attente d’écriture, ou, pour employer un mot très chargé d’ambivalence : en souffrance de. Marcelline Delbecq, dont j’ai parlé également, mêle la parole dite et écrite à une pratique de la photographie participant du travelogue, comme si elle menait concomitamment un discours et son métadiscours.
Cet attachement à l’écriture sous sa forme poétique est également très présente chez Julien Creuzet. Partout, au Frac Basse-normandie, des mots, et par les mots un appel vers la totalité, une volonté de la saisir en un seul geste, une seule phrase, un seul mot, qui reste à inventer.
Philippe Parreno dans Speech Bubbles (2001), avant lui Nicolas Bourriaud dans Esthétique relationnelle (1998) ont indiqué la valeur paradigmatique d’Internet dans les pratiques artistiques contemporaines. Il se peut qu’aujourd’hui (il ne s’agit que de deux exemples qui pour moi entrent en résonance, je dois me garder de généraliser trop vite même si la tentation est grande) face à la dilution des récits un tant soit peu unifiés dans l’hypertexte (dont l’histoire précède l’invention d’Internet : Theodore Nelson pose les bases de son Xanadu Project dès 1960 et prononce pour la première fois l’expression « hypertext » en 1963), face à l’angoisse d’une perte du fil de sa propre histoire et donc de son identité (et l’idée d’une identité créole est prégnante chez Julien Creuzet), on veuille, après l’ « hyperréalité » baudrillardienne, la « perte du référent » du post-structuralisme, le choeur parfois confus et contradictoire des études post-coloniales, se retrouver soi-même, et prendre soin de soi-même pour employer une expression chère à Bernard Stiegler qui lui est inspirée par Donald Winnicott, s’y retrouver tout court, par des mots.
De cette façon, Jacques Hochmann évoque une tendance qui est déjà le présent de la psychiatrie (peut-être pas en France), et sans doute appelée à un grand avenir : « On s’oriente de plus en plus vers une optique dite narratologique : ce qui est important, c’est la manière dont l’individu va se construire, en intégrant toutes les contraintes biologiques et environnementales qu’il subit, la manière dont il va aussi construire sa maladie comme un discours sur lui, un récit sur lui-même. Il faut récuser tout déterminisme unilatéral. Ricoeur et son concept d’identité narrative ont joué là un rôle essentiel, aussi bien dans certains courants psychanalytiques que dans la psychiatrie de tous les jours. D’une certaine manière, après le rejet initial de son essai sur l’interprétation par Lacan et le discrédit que les auteurs lacaniens lui ont fait subir, il a pris sa revanche (1). » La pathologie mentale, la schizophrénie en particulier, est un exemple extrême ; mais de la même manière que certains individus, des sortes de guetteurs, de vigies entrevoyant le pire à l’horizon, ai-je envie de dire, peuvent se rendre malade à la fois d’histoire (la leur) et de l’époque, j’ai le sentiment que ce que Paul Ricoeur nomme « identité narrative » fait de manière générale de plus en plus gravement défaut ; sans doute y a-t-il nécessité vitale à distinguer nos histoires propres d’un grouillement de récits empruntés, préfabriqués, attendus, caricaturaux, issus des médias de masse, principalement.
« Un monde où les choses sont liées ». dans l’hésitation d’une parole qui avance prudemment, on sent très bien chez l’artiste la volonté de ne pas se tromper dans la formulation d’une storyline fragile, à l’heure où l’on exige tacitement des jeunes artistes qu’ils présentent, dès la sortie d’une école d’art, une œuvre très identifiable (au risque de se fabriquer ce que Winnicott nomme un « faux self »), les premiers éléments d’une carrière scénarisée. Et « fragile », c’est bien le mot qui, je crois, caractérise le mieux cette exposition : pris isolément, les propositions sculpturales, vidéographiques, filmiques peuvent sembler un peu faibles (ou, précisément, « fragiles »), en dessous de l’ambition qu’affiche le titre, et l’ensemble constitue un décor dans lequel on aimerait voir des corps se mouvoir, entendre des voix résonner. Et de fait, le soir du vernissage étaient présents des performers (des étudiants de l’Ecole Supérieure d’Arts et Médias) déambulant, faisant sonner, si je puis dire, des extraits de poèmes ; très prochainement aura lieu une conférence-performance de Julien Creuzet et Eva Barois De Caevel : c’est très probablement dans ces moments de présence théâtrale et de parole vive que l’exposition a cessé et cessera d’être fragile, et trouvera sa force.
Yann Ricordel
1« Les contestations de la psychiatrie. Entretien avec Jacques Hochmann », propos recueillis par Olivier Mongin, Marc-Olivier Pradis et Joël Roman, Esprit, n° 413, mars-avril 2015, dossier « Au bord de la folie », pp. 26-27.


























