UZES DANSE : ENTRETIEN AVEC CHRISTOPHE HALEB

ExtazeLazouze©SebastienNormand009

UZES DANSE : Entretien avec Christophe Haleb autour de « CommunExtase ».

Au troisième jour du Festival Uzès Danse, organisé par le CDC, les corps passent dangereusement entre les gouttes. La météo en ce début de juin est plutôt chafouine. Après une de ces nuits d’orages dont le Languedoc a le secret, le chorégraphe Christophe Haleb nous accorde très généreusement du temps, entre les réunions techniques d’urgences et le montage du plateau. Les soucis de réglages lumières et vidéos vont bon train, les festivals en extérieurs offrant au public des cadres sublimes, mais aussi des affres monstrueux pour les artistes.

Inferno : Qu’est ce que les gens vont voir ce soir ?
Christophe Haleb : Le regard du spectateur !
C’est un retour au plateau. Avec CommunExtase, je requestionne le dispositif frontal après avoir expérimenté d’autres formes d’écritures dans des espaces non dédiés au spectacle. Ca convoque des médiums, des collaborations nouvelles, musicales avec Benoist Bouvo qui a composé une partition musicale spécialement pour cette pièce. Des danseurs nouveaux aussi, Alejandro Flores, Olivier Muller, Gilles Viandier et Caroline Breton qui est comédienne mais aussi danseuse. Ce sont des gens avec qui je travaille sur cette création. Il y a une nouvelle collaboration à la lumière avec Alexandre Lebrun.
C’est parti dans le processus d’écriture sur la question de, qu’est ce qu’on a en commun, qu’est ce qu’on partage ? Le commun aussi dans le sens de l’ordinaire, de l’infra-ordinaire. Qu’est ce qu’on construit ensemble, de subjectif et dans l’attention au collectif ?
L’extase aussi. Le mouvement d’extase ou plutôt la figure de l’extase comme une manière d’être hors de soi. Comme une dépossession de nos acquis, de nos habitudes qui nous met un peu en danger. Une forme de colère qui nous met hors de nous-mêmes ; la passion amoureuse, la passion politique ; la tristesse et la souffrance, ça peut être une façon d’être hors de soi.
Ca a été le point de départ et ça a évolué : des choses qui se sont atténuées, des choses moins évidentes à faire ressortir… C’est une écriture qui fonctionne par sédimentation, par couche. Des états d’être, de corps, de présence ; de singularités ; faire groupe dans les différences ; une dimension aussi de lieu de mémoire par rapport à la danse même : il y a des références qui sont signifiées sur toute la période moderne, sur un moment où la fascination extatique pour un pouvoir absolu a fait basculer la vision du monde pour aller vers autre chose. Ca a traversé ces questions-là.

Vous êtes revenu vers une forme frontale plus connue mais avec une nouvelle équipe. C’est une façon de vous déplacer ?
C’est important de se déplacer, de se décentrer pour être toujours dans la question du rapport à l’autre, en fonction d’un autre. Et puis la manière dont j’aborde la danse, le mouvement, l’écriture. Comment ça se partage, comment ça se met en réflexion commune où chacun est aussi responsable de sa pensée qui vient se développer (j’espère) dans le projet. Ce qu’on voit sur le plateau, c’est aussi un endroit de créativité collective à l’oeuvre. Comment on développe une idée ? Quand on sent qu’on s’en échappe, hop, On sent si on est parti dans une zone périphérique interessante ou s’il faut revenir à la base.
Il y a la présence du verre, une quantité de vases en cristal importante. Il y a une métaphore de la lumière. Question de la distance, qu’est ce qu’on met à distance, entre soi et les choses, soi et les spectateurs, soit et l’autre. Il y a la question de l’intime et du public, ça traverse aussi le spectacle. Le projet CommunExtase est le deuxième projet que je fais avec un travail d’image important. Ce processus a commencé avant la création studio sur des fictions filmées -qui est à la base un cahier de notes visuelles- pour mettre en mouvement des corps et des êtres dans des espaces.
Comment le corps filmé est présent sur scène ? Comment le poids réel du corps réagit au corps filmique, qui a plusieurs statuts : en écho, en fond visuel, des choses qui sont plus sur la dynamique, la rythmique… C’est aussi une scénographie d’images et de lumières.

Est ce que les vases se remplissent ?
S’il pleut oui ! Comme il a plu toute la nuit, on n’a rien pu installer. On est précarisé. Peut être que CommunExtase, c’est aussi une façon d’être précarisé, c’est requestionner les notions du in situ. Les intempéries, c’est aussi intégrer les aléas du climat. On a eu une grosse tempête cette nuit. Il y a un gros calage video qui va prendre du temps et qu’il va falloir faire entre 20h et 22h… C’est sûr que c’est plus confortable d’être dans une boîte noire pour recréer la fiction complète. C’est toujours cette question-là : « comment le réel vient recréer le désir ». La réalité peut-être même. Et c’est peut être aussi une façon de dire que dans notre monde actuel, la réalité et le désir sont une force à adapter ? Comment garder l’énergie révolutionnaire ? D’inventer autre chose dans le commun, dans l’héritage et dans l’abandon des choses -pour alléger le sac à dos aussi-. Pour continuer à se déplacer et à se mettre en mouvement. En mouvement politiquement, au sens du vivre ensemble. Et c’est là où la notion du corps sensible intervient. De fait, la danse est bien placée pour questionner ce corps sensible et l’esthétique de vie qui va avec, dans un moment où l’on sent bien que l’étayage des nouvelles formes d’organisation du vivre ensemble ne sont pas encore là. Il y a des tentatives, il y a beaucoup de gens qui pensent autrenement mais il y a aussi beaucoup de résistances parce que certains ont beaucoup à perdre dans leurs avantages. Etre sur scène, c’est aussi comment on invente cet endroit là ! Nos présences, notre relation à l’Autre. Convoquer des gens dans un endroit de perception et d’attention dans l’infra-ordinaire, dans le banal même, pour en faire quelque chose de beau.

Propos recueillis par Bruno Paternot,
Uzès, juin 2015

Photo Sebastien Normand

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