QUAND LE RIRE DEVIENT ANGOISSE : YUE MINJUN A LA FONDATION CARTIER

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« YUE MINJUN, L’ombre du fou rire » / 14 novembre – 17 mars 2013 / Fondation Cartier pour l’art contemporain.

Des portraits d’un homme souriant largement : est-ce que c’est gai ? L’artiste chinois Yue Minjun se représente dans nombre de ses peintures et, dans la plupart d’entre elles, il se peint, souriant de toutes ses dents en un motif répétitif. La première rétrospective de Yue Minjun, organisée en Europe, est à découvrir jusqu’au 17 mars 2013 à la Fondation Cartier pour l’art contemporain.

L’exposition est visible sur les deux étages de l’espace d’exposition. On y retrouve principalement les grandes peintures de Yue Minjun dans lesquelles le rire est le sujet principal. Il s’agit d’un rire figé qui semble très éloigné d’un rire sincère : angoissante que cette figure souriante de l’artiste qui se répète à l’infini. Yue Minjun est né en 1962 en Chine dans une province près de Pékin. Il a commencé à peindre en autodidacte avant d’entrer dans une école où il a pris des cours. Il aimait y peindre des grands formats que l’un de ses professeurs considérait comme vide de sens… Après l’école, c’est au début des années 1990, que son style commence à se définir et que le rire fait son apparition comme motif central de sa peinture.

Dans un premier temps, ce sont ses amis qu’il va représenter dans ses œuvres mais, progressivement, c’est lui-même qui va devenir sujet : « Les artistes de la Révolution culturelle n’avaient qu’un seul devoir, celui de représenter le président Mao. Il s’agissait d’une mission glorieuse. Or aujourd’hui, non seulement je peux façonner ma propre image, mais en plus je peux l’utiliser dans toutes sortes de scènes. Elle peut même avoir d’autres fonctionnalités encore inexploitées. C’est pourquoi je dis toujours que si l’artiste fait partie du spectacle, il peut ne pas seulement en être acteur, il peut aussi être metteur en scène de sa propre image (…) »* nous dit-il. Ainsi, il se montre mais il le fait d’une façon telle qu’elle nous interpelle : cette représentation de lui-même ne semble pas réaliste. La carnation du visage, du corps est d’un rose presque fuchsia tellement il est accentué : encore plus rose que les fesses d’un chérubin, un rose qui semble faux, exagéré comme le sourire. Ce visage de Yue Minjun, les yeux fermés, est déformé par un rire-sourire si large qu’il a l’air bloqué. Dans certaines peintures, ce visage riant et crispé est répété, tellement qu’il devient foule. Cette dernière remplit l’espace mais un vide émerge de tout ce plein. Il ne s’agit pas d’un vide de sens mais plutôt d’un vide d’âme : cette foule n’est constituée que d’une seule et même personne, comme si les différences existants entre chaque être étaient gommées pour abolir l’idée même d’individualité.

S’agit-il vraiment d’un rire joyeux ou est-ce plutôt de la tristesse et de la résignation ? La répétition de ce motif du rire forcé engendre l’angoisse et dresse un mur : on ne peut voir ce qui est au-delà, ce qui se cache derrière ce masque souriant. Au début des années 1990, en Chine, se développe un courant appelé réalisme cynique que rejoint Yue Minjun. Les membres portent un regard plus critique et beaucoup moins utopiste sur leur société au moment où la Chine commence l’ouverture de son économie au marché mondial. Il dit à ce propos : « c’est pour cela que le fait de sourire, de rire pour cacher son impuissance a [une grande] importance pour ma génération »*. L’acte de créer, de peindre peut être un geste politique : les œuvres de Yue Minjun parlent d’un monde où la communauté prime sur l’individualité, où les différences sont difficilement acceptées et où, a priori, tout le monde se doit de faire comme si cela lui convenait. Au sous-sol de la fondation, des tableaux traditionnels chinois sont reproduits, modifiés par l’artiste. Il les a vidés, on ne voit plus les le peuple représenté dans la peinture The Founding Ceremony of the Nation (1953) de Dong Xiwen par exemple. Que serait la Chine si personne ne s’était rendu à cet endroit ce jour-là ? Peut-être aurait-elle un autre visage et que ce dernier aurait un sourire sincère…

En 1999, il participe à la 48è biennale de Venise, il acquiert alors une renommée internationale et entre dans certaines de collections les plus prestigieuses à travers le monde. Ainsi, il trimbale, sa tête (sous)riante sous le bras [à croire qu’il la perdue (sa tête)] à travers la planète, démontrant, via ses œuvres, l’absurdité d’un monde ambivalent : une Chine en pleine expansion qui, dans un même en temps, essaye de contraindre les libertés individuelles.

Cécile R.

*Source: Entretien avec Yue Minjun par Shen Zhong (catalogue de l’exposition)

Vidéo: Entretien avec l’artiste Yue Minjun à Pékin. Octobre 2012 | Fondation Cartier
http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=WzZ-ey7yjzE

« Yue Minjun, L’ombre du fou rire » : du 14 novembre au 17 mars 2013 à La Fondation Cartier : 261, boulevard Raspail, 75014 Paris. Tél : 01 42 18 56 50 / Tous les jours, sauf le lundi, de 11h à 20h. Nocturne le mardi jusqu´à 22h.Tarifs: 9,50 euros. Tarif réduit : 6,50 euros (étudiants, moins de 25 ans, carte Senior, Amis des Musées, demandeurs d´emploi)

The_Sun

The_Execution

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1. Yue Minjun, sans titre, 1994, Huile sur toile, Collection privée © Yue Minjun

2. Yue Minjun, « The Sun », 2000, Acrylique sur toile, 200 x 280 cm, Collection privée © Yue Minjun

3. Yue Minjun, « The Execution », 1995, Huile sur toile, 150 x 300 cm, Collection privée © Yue Minjun

4. Yue Minjun, « Memory-2 », 2000, Huile sur toile, 140 x 108 cm, Collection de l’artiste, Pékin. © Yue Minjun

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