TRIBUNE : LE PIEGE NUMERIQUE ?

minitel

TRIBUNE. Le piège numérique ? : Un retour sur « Les Immatériiaux » (centre Pompidou, 1985), en miroir à « un autre journalisme est possible » publié par la revue XXI, par Quentin Margne.

Sommes-nous dans un monde d’informations « déréalisé » ? Cette question doit être soulevée en regard du manifeste « un autre journalisme est possible » publié par la revue XXI dans son 21e numéro à l’occasion de son cinquième anniversaire le 10 janvier. Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry, les fondateurs de XXI interpellent leur lecteur : « Et s’ils avaient tort ? Et si la conversion numérique était un piège mortel pour les journaux ? ».

Pour répondre aujourd’hui à cette peur, propre à un processus de « dématérialisation » plus que de « déréalisation » dans lequel nous sommes, revenons en 1985, lorsque Jean François Lyotard conçoit pour le centre Georges Pompidou une exposition intitulée « Les Immateriaux ». Un geste artistique et philosophique qui se présente à un carrefour entre art et réflexion sur la notion de matérialité. J.F Lyotard à pensé cette exposition dans le but de mettre en évidence un processus global, la dématérialisation, qui s’insère dans nos échanges et dans nos rapports aux choses à travers la virtualité. « Les Immateriaux » ont donc pour but d’interroger la notion même de matière, et le rapport que nous avons avec celle-ci.

Même si Internet n’était pas alors encore public, l’exposition « Les Immateriaux » expose des minitels, ces objets technologiques qui fonctionnent en réseaux et permettent déjà de repenser l’humain, son rapport au monde, aux choses, son identité à travers la notion même de matière. « les Immateriaux » représentent le moment de transition décrit dans « La Condition Postmoderne », où coïncide la fin de la modernité et l’avènement de la postmodernité. La visite de l’exposition les « Immatériaux », « est un parcours où les visiteurs ne se déplacent pas d’objet en objet mais de questions en questions ».

Cette visite se présente ainsi comme un dédale de sites. Le visiteur ne doit pas chercher à comprendre mais à se laisser guider par ce qu’il entend, ce qu’il perçoit. La première question, celle de la destination humaine, est posée dés l’entrée dans le vestibule avec un bas-relief égyptien. Le spectateur se trouve alors dans le théâtre du non-corps, il est plongé dans un petit site peu éclairé, dans lequel des textes de Beckett et d’Artaud se laissent entendre. C’est alors que s’ouvre à lui une soixantaine de sites divisés en cinq parcours différents. Ces parcours ne dépendent pas les uns des autres, le spectateur est libre de circuler comme il l’entend. Cette disposition labyrinthique est un moyen, pour J.F Lyotard, de caractériser la situation postmoderne.

Il interroge ainsi notre rapport à la matière à travers cinq notions déterminantes, maternité, matière, matrice, matériaux, matériel, ces termes étant tous dérivés de la même racine « Mât », qui signifie « prendre une mesure », « construire », « modeler ». L’évolution des nouvelles technologies et de la pensée qui se développe en réseaux conduit à repenser chaque notion. J.F Lyotard considère chaque phénomène, chaque objet comme un message, posant les questions suivantes, d’où viennent les messages que nous captons (la maternité), à quoi se réfèrent-
ils (la matérialité), selon quel code sont ils déchiffrables (la matrice), sur quel support sont-ils inscrits (leur matériau), comment sont ils transmis aux destinataires (le matériel) ?

Tout comme il n’y a pas d’ordre de visite, il n’y a pas de fil conducteur, d’histoire liant chaque objet entre eux, mais seulement des fragments de discours n’ayant aucune unité propre, certains traitant de la science, d’autres de l’esthétique et de la sociologie. L’hétérogénéité des objets exposés met en scène le processus d’éclatement de la notion de matière. Les objets sont présentés sans socle, leur disposition répond à une exigence de fluidité et d’ouverture, propre à celle de la matière envisagée à l’époque par J.F Lyotard et d’une actualité qui prête encore à réfléchir aujourd’hui.

Dans « La Condition Postmoderne » J.F Lyotard affirme que la pensée prend avant tout la forme du questionnement : « Penser est questionner toute chose, y compris la pensée, et la question, et le processus. Or questionner requiert que quelque chose arrive dont la raison n’est
pas encore connue. Quand on pense, on accepte l’occurrence pour ce qu’elle est : « pas encore » déterminée. On n’en préjuge pas, on ne s’assure pas. On pérégrine dans le désert ».

Cependant on se doit d’accepter cette forme d’errance de la pensée, qui repose sur un questionnement sans réponse immédiate. L’auteur perçoit de cette manière la rupture avec la modernité et ses systèmes totalisants. Les propos recueillis au cours d’une conversation entre Jean-François Lyotard et Bernard Blistène expriment ce sentiment propre à la naissance de ce nouveau monde : « Je continue à me dire que l’exposition tout entière pourrait être pensée comme un signe qui se réfère à un signe manquant. Et ce signifié manquant tient autant au chagrin, à la mélancolie qui accompagne la fin de la modernité qu’au sentiment d’excitation lié à l’apparition de quelque chose de nouveau».

« Les Immatériaux » mettent en œuvre une transition mélancolique, où se perdent des choses. Cette transition a cependant quelque chose de réjouissant, parce que de nouvelles choses émergent et se complexifient. J.F Lyotard a su montrer avec « les immateriaux » le fait que la pensée peut se déplacer, s’incarner en images, figures, questions et signes, au risque de déstabiliser le visiteur en lui montrant la complexité du monde qui l’entoure, en le faisant s’interroger sur ce qu’il est. Certes les changements liés aux nouvelles technologies sont indissociables d’une certaine complexité et d’une perte de maîtrise du monde, de soi et de son image. Or ce supplément de complexité, ce changement du support, cette nouvelle réalité que laisse entrevoir cette exposition, restent pourtant l’occasion d’un apprentissage d’un nouveau langage possible.

Loin d’être « un piège mortel », l’ère numérique offre des perspectives aux lecteurs. Ils se déplacent comme les visiteurs de l’exposition de J.F Lyotard de question en question, ne préjugeant de rien, pris à l’intérieur d’un dédale de sites à la forme labyrinthique.

Quentin Margne

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