FESTIVAL D’AVIGNON. « UNE OMBRE VORACE » : MARIANO PENSOTTI NOUS DONNE UN BEAU ROMAN THEÂTRAL, REALISTE ET INTIMISTE

UNE OMBRE VORACE

78e FESTIVAL D’AVIGNON. « Une Ombre vorace » – Texte et mise en scène : Mariano Pensotti – Spectacle itinérant – Les 2, 3, 4, 5, 6, 8, 9, 10, 11, 12, 15, 18, 19 et 20 juillet à 20h, les 13, 16 et 17 juillet à 19h.

Suivant un principe bien établi depuis de nombreuses années le Festival d’Avignon propose un spectacle itinérant qui déambule dans la région, un peu comme un théâtre de tréteaux. Un spectacle de vrai théâtre populaire qui va à la rencontre d’un public souvent peu concerné par le Festival et qui s’étend cette année des vignobles de Vacqueyras jusqu’aux ruines antiques de Glanum en passant par les villages alentour et l’extra-muros d’Avignon.

C’est Mariano Pensotti, dramaturge et metteur en scène argentin, qui propose cette année « Une Ombre vorace », le récit d’un alpiniste en fin de carrière, Jean Vidal, qui décide de se lancer dans l’ascension de l’Annapurna, sur les traces de son père disparu il y a trente ans en tentant d’ouvrir une nouvelle voix dans l’ascension de ce sommet mythique. Un père dont il retrouvera le corps dans la grotte d’un glacier.

Ce récit fantastique doit faire l’objet d’un film, un biopic dans lequel Michel incarne Jean Vidal avec un grand souci de réalisme. Un biopic qui provoque le malaise de Jean quand il se retrouve face à lui-même sous les traits de Michel, une fiction qui remet en cause le sens de sa vie. Mais tout cela est-il une histoire vraie ? Une fiction ? N’est-ce pas une quête d’absolu, un cheminement intérieur à la recherche du père ? Ce père, héros admiré, que Jean rêve d’égaler. Ce père dont la référence absolue de l’alpinisme était « L’Ascension du Mont Ventoux » écrit par Pétrarque en 1336. Une ascension que Pétrarque n’a semble-t-il jamais faite mais qui ressemble plus à un voyage philosophique et à une recherche de soi qu’à un exploit sportif. Une ascension dans laquelle le poète évoque une ombre vorace, une menace indéterminée que l’on ressent près de soi, prête à nous dévorer. Une ombre qui peut prendre toutes les formes et qui était, pour le père de Jean, celle du capitalisme qui nous dévore tous.

L’écriture de Mariano Pensotti est romanesque et narrative. Jean et Michel, interprétés respectivement par Elios Noël et Cédric Eeckhout, nous livrent un duo soutenu, l’un dans sa conquête des sommets à la recherche du père, l’autre dans ses états d’âme d’acteur à la recherche de la véracité de son interprétation. La narration de la tempête de neige est glaçante, ces moments incertains où l’on est seul, isolé du monde, où l’on devient un aveugle qui ne voit plus que du blanc au lieu de ne voir que du noir. Mais est-ce une réalité vécue où l’expression d’un tourment intérieur ?

Jean et Michel déroulent ainsi leurs deux vies en parallèle, deux récits intimes et deux chemins aux paysages intérieurs bien différents mais qui finissent par se rencontrer.

Le dispositif scénique est simple et adapté à la souplesse et à la mobilité nécessaire du théâtre itinérant. Deux tapis de course permettent aux deux protagonistes une forme de mobilité et de nous livrer un texte littéraire et dense chemin faisant. Un grand mobile central rotatif en trois parties, blanc d’un côté, miroir de l’autre, permet de limiter des espaces de jeu, de simuler un champ de neige, une ascension ou de produire les éclats aveuglants d’une grotte de glace ou d’une piste de karaoké.

Mariano Pensotti nous offre ainsi un texte de roman théâtral, réaliste et intime porté par deux comédiens touchants qui se dévoilent devant nous. Un texte qui laisse la porte ouverte à toutes les interprétations. Où est la vérité ? Quelle est la part entre la réalité et la fiction ? Entre l’action et le rêve ?

Et, à l’instar de Pétrarque, si l’ascension de Jean Vidal n’est qu’une fiction, elle aura contribué à retrouver le père et à renouer le fil de sa vie au travers du rêve, de l’imagination et de cette étrange attirance pour les sommets qui élève tant l’âme que le corps.

Jean-Louis Blanc

Photo C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

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