FESTIVAL D’AIX. UNE « MADAMA BUTTERFLY » MAGNIFIQUEMENT INTERPRETEE PAR ERMONELA JAHO

FESTIVAL D’AIX EN PROVENCE. Madama Butterfly – Opéra de Giacomo Puccini – Livret de Luigi Illica et Giuseppe Giacosa – Créé à Milan le 17 février 1904 (version révisée en 1907) – Spectacle donné au Théâtre de l’Archevêché les 5, 8, 10, 13, 16, 19 et 22 juillet 2024 à 21h30 – Direction musicale : Daniele Rustioni – Mise en scène : Andrea Breth.
Si les « Iphigénie » de Gluck et le « Samson » recréé de Rameau semblent placer cette édition du Festival sous le signe de la violence, le « Madama Butterfly » choisi pour fêter le centenaire de la disparition de Puccini est loin d’en être exempt. Il s’agit d’une violence larvée, peut-être involontaire, mais toute aussi destructrice.
Dans « Madame Butterfly » le titre n’est pas anodin. Cio-Cio-San, jeune geisha de 15 ans d’une famille ruinée, est devenue Madame. Madame Pinkerton comme elle aime à le rappeler tant elle est amoureuse de son mari américain, tant elle idéalise la civilisation américaine, tant elle rêve de renaissance et de bonheur, au point de se convertir au christianisme et d’abandonner sa culture japonaise traditionnelle jusqu’à se faire renier par sa famille. Mais Pinkerton s’amuse de tout cela et de ce mariage à la manière japonaise, c’est-à-dire un contrat en bonne et due forme pour 999 ans résiliable tous les mois. Il revient au bout de trois ans avec sa femme américaine pour prendre l’enfant né de ses amours éphémères. Comme son père, Cio-Cio-San se fera hara-kiri avec le même poignard sur lequel est inscrit « qui ne peut vivre dans l’honneur doit mourir avec honneur ».
C’est à partir de cette terrible histoire, adaptée d’une nouvelle de John Luther Long, que Puccini, au travers d’une partition colorée, délicate, aux accents japonisants et terriblement émouvante, a su créer l’une des œuvres les plus touchantes de l’art lyrique. Une œuvre majeure et sollicitée par le public qui attire immanquablement la compassion et les larmes depuis plus d’un siècle.
Mais ce drame bouleversant n’est pas qu’une malheureuse histoire d’amour. Il met à nu les dérives inhérentes à l’âme humaine qui, par nature, sous d’autres cieux et en d’autres temps, sont toujours d’actualité. Pinkerton symbolise sans aucun doute l’impérialisme colonial et le mépris des cultures traditionnelles et, malgré ses remords et une certaine sincérité, une vision de la femme comme seul objet de plaisir. Par opposition, le bonze, oncle de Cio-Cio-San, évoque cet intégrisme culturel et religieux, dérive d’une riche culture japonaise qui n’en reste pas moins intolérante et obscurantiste. Enfin le marieur Goro incarne ces inévitables opportunistes et collaborateurs qui trahissent par intérêt leur culture et leur peuple.
L’action se déroule dans un décor unique, une maison japonaise traditionnelle représentée par une charpente en bois sombre aux formes géométriques entourée de cadres et de barreaux, un peu comme une cage. Le mobilier, quelques paravents et fauteuils, ainsi que les costumes semblent contemporains de la période de création de l’œuvre, soit du début du siècle dernier. Les décorations et costumes autochtones relèvent de l’art classique japonais de cette époque.
On l’aura compris, la mise en scène d’Andrea Breth est sobre, conventionnelle et porte sa recherche sur la lenteur et l’esthétisme. Une lenteur symbolisée par un tapis roulant qui permet la lente apparition de personnages immobiles sur scène et par des vols de grues qui traversent le ciel au ralenti avec de doux battements d’ailes, animaux mythiques dans la culture japonaise, symboles d’amour, de fidélité et de longévité. Un esthétisme obtenu par des images raffinées en clairs-obscurs, agrémentées de cierges et de flambeaux, ou par des compositions lentes ou statiques de personnages masqués en costumes traditionnels dignes du théâtre nô.
On ne peut nier la beauté et la poésie des images et de la gestuelle que nous offre Andrea Breth mais tout cela donne une impression de déjà vu et peine à traduire la puissance dramatique de la partition et la violence des sentiments. On a l’impression de savoir ce que l’on va voir dès le début du spectacle et l’on ne retrouve pas ici cette créativité et cette volonté de découverte et de renouveau qui caractérise les créations aixoises.
Si la mise en scène laisse un peu sur sa faim, l’interprétation musicale – qui reste l’essence même de l’opéra – tient toutes ses promesses.
L’interprétation de Cio-Cio-San par la soprano albanaise Ermonela Jaho est la révélation de la soirée et apporte l’émotion tant attendue. La voix est pure, souple, chargée de grâce, de sensibilité et d’émotion, le vibrato nuancé et fluide. Une voix portée par un jeu de scène expressif et touchant. L’interprétation de l’air « Un bel di, vedremo » que tout le public attend est un pur joyau qu’Ermonela Jaho entame couchée, comme alanguie dans un rêve, pour terminer dressée, comme défiant le destin, dans un cri d’espoir d’une terrible intensité dramatique. Sans aucun doute l’un des grands moments de ce Festival.
En Pinkerton, le ténor britannique Adam Smith s’impose par sa voix puissante en personnage tour à tour dominateur, insouciant, amoureux, puis rongé par le remords.
Suzuki, la servante dévouée de Cio-Cio-San, est interprété par la mezzo-soprano japonaise Mihoko Fujimura, pleine de sagesse et de compassion, et le consul américain Sharpless par le baryton belge Lionel Lhote, cassandre du drame à venir et très touchant dans sa terrible tâche de dévoiler la douloureuse vérité à Cio-Cio-San.
Le marieur Goro est incarné par le ténor italien Carlo Bosi, mielleux et cupide, éternel profiteur. Tous les autres rôles sont tenus par des interprètes en harmonie avec leur personnage, tant sur le plan vocal que par leur jeu de scène. On retiendra en particulier la brève mais remarquable intervention de la basse sud-coréenne Inho Jeong dans le rôle du bonze – oncle de Cio-Cio-San – imposant et dont la voix puissante et autoritaire fait forte impression.
La direction musicale est confiée à Daniele Rustioni, fidèle au Festival d’Aix, à la tête des Chœurs et de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon. Une interprétation parfaitement équilibrée avec la ligne vocale et qui souligne la richesse instrumentale de la partition de Puccini et sa dimension dramatique.
Si la mise en scène d’Andrea Breth est une réussite sur le plan esthétique, elle déçoit par son conformisme convenu et son manque de souffle. Une déception largement compensée par la qualité musicale et vocale du spectacle et en particulier par la découverte d’une Butterfly de référence, frôlant la perfection, qui restera longtemps dans la mémoire des festivaliers aixois.
Jean-Louis Blanc

























