« MARIE STUART » : CHLOÉ DABERT ET LES REINES DU POUVOIR, UN MAGISTRAL AFFRONTEMENT

Marie Stuart » – De Friedrich Von Schiller – Traduction Sylvain Fort – Mise en scène Chloé Dabert – Théâtre du Nord Lille du 03 au 07 février 2026.

Avant toute chose on le sait. Elle va mourir. Un seul soleil éclaire la Terre. Deux reines pour une seule couronne est impossible. Marie Stuart sera donc exécutée. Elizabeth règne. Mais à quel prix ?

Soupçonnée d’avoir fait exécuter son mari et de s’être mariée avec son amant. Soupçonnée de complot contre la couronne d’Angleterre pour reprendre le pouvoir. Marie Stuart, catholique, ex reine de France et d’Écosse est manifestement une menace pour Elizabeth. Elizabeth première. Protestante et reine d’Angleterre au pouvoir. Nous sommes au XVIe siècle. Les religions sont en lutte. Et les pouvoirs aussi.

La pièce de Schiller (souvent considéré comme le Shakespeare allemand), écrite en 1800 commence trois jours avant son exécution. Marie Stuart est recluse depuis près de vingt ans.

Alors au début c’est elle qui écrit. Dans le gris de sa cellule à Fotheringay. Austère et monastique. Demande à sa rivale une entrevue. Une grâce. Peut-être la « pieuse comédie de la clémence ».

Noir. La machine est en route. Le polar peut se dérouler. Et sera passionnant. Avec ses suspens. Et ses rebondissements. Ses trahisons et ses mensonges. Ses détours et ses faux-semblants. Ses morts et ses félonies. Et tout ce que le mot « pouvoir » peut contenir de secret. De mortifère.

La traduction de Sylvain Fort est exemplaire. Fidèle à Schiller il amène le texte jusqu’à nous avec une limpidité nécessaire. Un texte dense et poétique. Un récit riche. Où comme dans la tragédie classique rien n’est montré. Tout est dit. À chacun d’y dessiner alors son propre visuel.

En cela aussi la mise en scène de Chloé Dabert est exemplaire. D’une rare élégance, comme l’ensemble du spectacle d’ailleurs, elle est aussi d’une grande esthétique. Tout est grave mais rien n’est jamais lourd. Costumes extrêmement soignés. Scénographie sobre, astucieuse et poétique. Intelligence du son. L’ensemble est à l’unisson. Et le choix d’un humour bienvenu donne volontiers à sourire. Sourires qui, à y repenser, ont quand même d’aigres relents d’odieux et de grande bassesse. Dans cette grisaille ambiante aux couleurs d’âmes damnées, seules sont les couleurs du pouvoir. Celles d’Elizabeth parée de toute sa royauté. Celle de Marie Stuart dans ses derniers moments. Rouge. Rouge historique de sa dernière robe. Éclatante comme un seul instant de vérité. Comme ces cierges amenés en procession. Comme s’ils allaient dans un dernier instant éclairer son destin d’un jour nouveau.

La vérité justement. Où peut-elle exister dans cet empire du pouvoir ? Quand tout est immobile jusqu’à l’étouffement. Quand certains conseillers eux aussi gris comme des rats vont et viennent au gré de leurs passions et surtout de leurs intérêts. Flottant en ombres discrètes dans de pâles lumières blanches. Changeantes imperceptiblement. Quand les flots de paroles suintent la tromperie. La perfidie. Le mensonge et les basses manœuvres. Polar certes mais tellement politique. Comment ne pas confondre le bien de l’État avec la justice ? Justice des hommes. Justice de Dieu. Religions, tous ces crimes commis en ton nom. Partout. Depuis tout temps. Marie Stuart croix au cou. Chapelet à la main. Marie Stuart plus tard, enfin face à Elizabeth. La brève rencontre des deux femmes seulement imaginée par Schiller. Deux pouvoirs. Recto-verso de l’infini désir de règne. Un si bref moment. Pourtant si décisif. Violence de la confrontation dans cette campagne soudain presque apaisée. Campagne d’une royale partie de chasse. Toile peinte vaporeuse. Étrange. Troublante. Comme dans un film de Chabrol. Elizabeth est une bâtarde. Marie le lui crie. Hurlant sa violence. Trop plein contenu depuis si longtemps. Et le dédain rageur d’Elizabeth. On ne peut faire d’alliance avec « la race des serpents ». Le poids de leur histoire est définitivement trop lourd. Plus tard, Marie agenouillée presque mystique en paiera bientôt le prix. Elizabeth aura, enfin et non sans mal, signé son arrêt de mort. Décision difficile. Pauvre reine qui signe puis se défausse. Un acte d’exécution pourtant irréversible dont elle aussi paiera le prix. Celui d’une femme bouclée dans une infinie solitude. Celle du pouvoir sans doute. Mais rien à faire « quand la haine rencontre la haine, le fruit en est pourri ».

Religion. Comment ne pas penser à toutes ses résonances contemporaines immédiates ? « Dieu en a décidé ». Comment ne pas craindre soudain que ces religions ne prennent le pas sur la raison ? Fût-elle d’état et pour le sacrosaint bien du peuple. Quand nous, public, devenons à plusieurs reprises ce peuple témoin baignés d’une opaque lumière orangée. Cet état où deux femmes puissantes s’affrontent en compagnie des hommes. Leurs alliés. Leurs ennemis. Leurs amours. Même l’amour a ses enjeux. Et le désir aussi. Dévoués, à l’une ou à l’autre. À l’une puis à l’autre parfois. À l’une seule au prix de la mort. Microcosme hypocrite et perfide. Errances maléfiques sous les ors de la République. Pardon, de la Royauté en ces temps troublés du XVIe siècle.

La hache a tranché quand seule sur son trône, et semblant exilée de tout et de tous, Elizabeth devient à son tour la recluse. Dans cette même prison, cage mobile du départ redescendue des cintres après y être restée suspendue longtemps comme une sourde menace. Quand les ombres éteintes auront disparu derrière l’immense vélum blanc du fond de scène.

Alors saluons la troupe. Notion chère à Chloé Dabert. Saluons toute la distribution. Ils sont tous magnifiques. Justes et pertinents. Un très bel ensemble.

Arthur Lefebvre

Distribution : Avec Bénédicte Cerutti – Brigitte Dedry – Jacques-Joël Delgado – Koen De Sutter – Sébastien Éveno – Cyril Gueï – Jan Hammenecker – Tarik Kariouh – Marie Moly (du studio 7) – Océane Mozas – Makita Samba – Arthur Verret
Collaboration à la dramaturgie Alexis Mullard – Scénographie Pierre Nouvel – Assistanat à la mise en scène Virginie Ferrere – Lumière Sébastien Michaud – Son Lucas Lelièvre – Costumes Marie La Rocca. L’Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté.

En tournée :
Du 11 au 13 février 2026 à la Comédie de Béthune – CDN Nord – Pas-de-Calais
Du 25 février au 4 mars 2026 au Théâtre National Populaire de Villeurbanne – Lyon
Les 11 et 12 mars 2026 à la Comédie de Valence, CDN de Drôme-Ardèche
Du 24 au 27 mars 2026 au Théâtre National de Bretagne, Rennes
Les 1er et 2 avril 2026 à la Comédie de Caen – CDN de Normandie
Les 8 et 9 avril 2026 au Théâtre de Pau
Du 14 au 17 avril 2026 au Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie

Photos Marie Liebig

Laisser un commentaire

  • Mots-clefs

    Art Art Bruxelles Art New York Art Paris Art Venise Biennale de Venise Centre Pompidou Danse Festival d'Automne Festival d'Avignon Festivals La Biennale Musiques Opéra Performance Photographie Théâtre Tribune
  • Archives