« DOGS [NOUVELLES DU PARC HUMAIN] »: LÉGÈRE ESQUISSE D’UNE JEUNESSE CONTEMPORAINE

DOGS [NOUVELLES DU PARC HUMAIN] – Conception, scénographie et direction : Michel Schweizer – Dans le cadre du Festival Les Singulier-es – Le 104 – Paris 12 au 14 février 2026.
Les « nouvelles du parc humain » se prennent ici de face. De profil gauche. De profil droit. Bref en trifrontal. Et en pleine lumière salle et plateau. C’est plus vif. Plus vrai. Plus cru. Au sens d’une expression directe. Au sens aussi de la croyance.
C’est un jeu. Donc maître du jeu. Michel Schweizer lui-même. Rebaptisé « vieux chêne » pour l’occasion. C’est inscrit au dos de son sweat-shirt.
C’est un jeu. Donc règle du jeu. Réunir trois jeunes danseuses et deux jeunes danseurs. Confier le contenu d’un mois de leurs téléphones mobiles à une sombre société d’analyse via intelligence artificielle. Et définir leurs profils. Résumés communiqués au public ou non selon acceptation des concernés. Trois pour. Deux contre. L’une dira son désir de « mettre son âme à l’abris ». Délicate et poétique formulation. Mais leur refus ne changera pas grand chose à la suite des événements. Clin d’œil plutôt anecdotique à la technologie dévorante. Néanmoins présente sur le plateau via un « tableau pédagogique ». Bel écran tactile qui servira à nos protagonistes pour étayer un propos ou un état d’âme. Un mot. Un signe. Une image. Une alerte.
Distribuer ensuite quinze questions au public baigné de lumière. Et de bonnes intentions. Distribuer ainsi un peu de parole pour un exercice d’échange. Quelque chose de l’humain dans « un monde tourmenté » comme nous l’annonce le meneur de jeu. Reste à attendre les questions distillées au long du spectacle et… les réponses des cinq élus. Danseurs mais aussi acteurs. Bons acteurs d’ailleurs. Armés d’un naturel et d’une décontraction bienvenus. Professionnels revendiqués. Semblant improviser au gré du questions-réponses aux fausses allures de jeu de la vérité. Voire même de théâtre-réalité. Faux documentaire. Et vraie représentation.
Et finalement la seule question qui ne sera pas posée ouvertement, et pourtant essentielle ici, sera celle du théâtre lui-même. De la théâtralité. Du rapport entre vérité et fiction. Où est la part de vérité dans chacune des réponse ici formulées ? À quoi ressemble cette mise en théâtre. À quoi sert-elle ? À quoi renvoie-elle chez chacun des spectateurs présents ? Michel Schweizer l’évoque au cours du spectacle. Il parle de cette « boîte noire ». Il évoque le rapport avec l’extérieur. La déconnexion possible. Et ce lieu d’une possible réflexion. Amener un peu de cet extérieur dans le théâtre et par lui s’en délivrer. Au moins s’en expliquer. La question du divertissement est également habilement posée. Sommes-nous assez drôles ? Et l’un d’eux écrit avec une naïveté presque enfantine « M’aimez-vous ? Je n’ai pas de valeur. Je suis en danger. Voulez-vous me tuer ? ». La phrase est écrite. En rouge. Presque négligemment. Elle est écrite. Ils diront aussi « Face à la violence il faut de la poésie pour créer le trouble ». Alors la poésie vient des corps. La danse s’esquisse. La musique aussi. Leurs corps en mouvement. Par instants. Comme des soubresauts parfois. Comme des signes dessinés dans l’espace en guise de réponse. De salut à l’autre. Lenteur du geste. Réponse du corps. Connivence des corps. Il a les ongles peints. Ici. Maintenant. Dans ce théâtre. Dans cette représentation. Ailleurs non.
Les questions s’enchaînent. C’est le rythme du spectacle. Un peu lent parfois. Un peu maladroit. Comme s’il était difficile de répondre. Alors on élude. On passe à autre chose. Dommage car le propos reste alors en surface. Comme pour échapper à quelque gravité du propos. Comme un essai d’adolescence quelque peu timide. Une conversation convenue. Ou le danger de frôler l’intime de trop près. On aimerait alors un peu plus de profondeur. D’engagement. Le théâtre ouvre aussi ces champs-là. Oui. Dommage de ne pas les explorer davantage.
Contrôle justement. C’est une question. Révolution aussi. C’est quoi être connecté à quelqu’un ? « Être nés dans une même âme ». Dit-il. Alors ils dansent. Ensemble ils dansent. Parfois aussi ils chantent. Et c’est comme une échappée. Légère. Fragile. Il est question aussi de jugulaire. Et de servitude. De trouble. Et de défi. D’un rêve inoubliable de Béjart Ballet à Lausanne. De réconfort. Ce sera l’histoire du carnet des listes. Un joli moment. Et du silence. Le silence.
Tout finira par la question presque essentielle de la peur. Énorme question s’il en est. Tant elle régit nombre de nos instants et de nos comportements. Quelle est votre plus grande peur ? Possible que la question soit trop puissante. Puissante comme ce « dog » sans gueule. Sculpture noire plantée là comme un totem. Chien noir d’un possible et sombre avenir. Alors on s’échappe. On chante. Et c’est léger. Et c’est sans conséquence ?
Arthur Lefebvre
Avec : Alexandre Blais, Elena Lecoq, Stanley Menthor, Inès Perron, Louise Phelipon, Michel Schweizer – collaboration à la mise en scène : Agnès Henry – conception du dispositif ludique : Christian Martinez – accompagnement artistique : Carole Rambaud – conception sonore : Nicolas Barillot – création lumière : Éric Blosse
Prochaines dates : Le Quartz, Scène nationale de Brest, dans le cadre du Festival DañsFabrik, les 3 et 4 mars
Photo Frédéric Desmesure

























