SEAMEN’S CLUB, MARC PICAVEZ
SEAMEN’S CLUB, MARC PICAVEZ / exposition à St Nazaire.
Loin des images traditionnelles habituellement véhiculées, la vie des hommes de la marine marchande ressemble à quelque chose qui se situe au carrefour de ces deux phrases : « See the world for free » et « I sacrifice myself for my family ».
Des contrats de plus en plus longs, des retours chez soi de plus en plus espacés, et des escales se réduisant parfois à quelques heures de liberté. La vie de ces marins alterne entre de longs temps de navigation monotones, avec de longs moments d’inactivité mais aussi une vigilance permanente et de lourdes responsabilités, et de courtes périodes de liberté à terre. A chaque escale, s’ils en ont le temps, les marins se rendent dans les seamen’s clubs, sortes de foyers de marins parfois situés dans un simple conteneur ou un mobil home, au milieu de ports de plus en plus mécanisés, déshumanisés, sécurisés. Ils peuvent en particulier y téléphoner ou joindre leurs familles par Skype ou Messenger. Lorsqu’une escale se prolonge un peu, ils se font parfois accompagner dans une galerie commerciale, pour y acheter des cadeaux. Et enfin, plus rarement, ils visitent quelques monuments en ville. Partout où ils vont, ils se photographient, comme pour prouver leur passage en ces lieux. Puis, ils rembarquent et disparaissent aussi furtivement qu’ils étaient arrivés, demeurant, pour nous qui restons à terre, tout à fait insaisissables.
C’est à ces marins méconnus des temps modernes que Marc Picavez a choisi de s’intéresser pour sa première exposition, qui se déroule à Saint-Nazaire jusqu’au 08 septembre. Il travaille habituellement pour le cinéma, et son œuvre finale se situe entre le documentaire de création et l’installation. La vidéo en est le support principal et elle est utilisée avec art et intelligence. Le lieu choisi ne pouvait pas être plus adapté : le LiFE est une grande alvéole appartenant à l’ancienne base des sous-marins allemande de Saint-Nazaire. Ce gigantesque bunker, construit entre 41 et 43 par l’armée allemande, a résisté à la destruction de la ville par les Alliés.
Cet équipement hors normes offre un immense espace modulable, qui évoque ici le gigantisme des ports marchands d’aujourd’hui. Au centre de cet espace a été aménagé ce qui symbolise le seamen’s club : un lieu cloisonné à la lumière chaude, chaleureuse. Sur certains écrans, on observe des portraits de marins de toutes nationalités, immobiles, en tenue de ville sur fond bleu. Sur d’autres sont interviewés des personnes qui travaillent dans ces clubs : celui de Hambourg, qui est une véritable institution, celui de New York, the protestant church for seamen, qui collecte et offre bonnets et écharpes aux marins pour Noël, ou encore celui de Dakar, qui n’existe plus physiquement mais où les marins sont tout de même accueillis. On assiste également à des scènes de vie du seamen’s club : ambiance masculine un peu relâchée, karaoké, et surtout, dialogues avec les familles via internet.
C’est par le biais de ces femmes dont la présence est toute virtuelle, celles qu’il nomme « les sirènes », que Marc Picavez nous introduit dans le monde des marins. L’entrée dans l’exposition se fait par un couloir d’écrans qui montrent les visages de ces sirènes, dont les images saccadées et pixélisées sont capturées sur les écrans des ordinateurs mis à disposition dans les clubs. Filmées tantôt en numérique, tantôt en super huit, le grain particulier de leurs visages semble les transformer en icônes un peu floues. C’est par elles que les marins se « reconnectent au monde » à chaque escale et leur souvenir les accompagne sans doute également en mer. Pour eux, « Internet is a medicine for loneliness » (internet est un remède à la solitude).
L’installation Escale : Nowhere quitte le seamen’s club pour nous confronter au gigantisme anonyme des ports où tout est informatisé. Là, même les camions roulent sans chauffeurs. Les marins sont seuls dans ce lieu industriel déserté par l’homme. Parallèlement aux images de docks, nous suivons les déplacements des marins en escale. Le cameraman suit un groupe de marins chinois jusqu’à la seule chose qu’ils verront de la ville : le centre commercial, où ils achèteront des parfums et du vin, et dans lequel ils se photographieront. Mais ce que nous retiendrons surtout de cette courte échappée, c’est leur peur de se perdre, d’être abandonnés. Finalement, c’est à terre que les marins semblent le plus désarmés, pas en mer.
Sea is my country- ship is my home, autre installation en forme de triptyque, nous invite à partager l’autre temps de la vie des marins : la mer. La mise en espace des vidéos suggère l’infini de l’océan, espace à la fois calme et mouvant. Une vie au ralenti, marquée par de longs moments d’ennui et de passivité mais aussi par le poids de la responsabilité de l’équipage tout au long de la traversée. Ces scènes du quotidien sont entrecoupées d’entretiens avec des marins de toutes origines, qui ont chacun leur façon de voir leur vie et leur métier.
Enfin, dans la dernière installation s’entrechoquent les deux phrases contradictoires qui reviennent toujours dans la bouche de ces marins: « See the world for free » et « I sacrifice myself for my family ». Nous avons déjà dit que les marins se prennent en photo partout au cours de leurs voyages et ce sont ces photos qui défilent dans la dernière installation, depuis celles de la remise de diplômes de leur école à celles de leurs multiples escales. Entre ces photos qui défilent sur un rythme crescendo sont intercalées des graphes de cours boursiers. Car ces hommes invisibles, insaisissables, qui vivent en dehors du monde assurent aujourd’hui 80% du transport de marchandises. C’est aussi cela, la mondialisation. Heureusement, Marc Picavez a su brillamment rendre toute leur humanité aux silhouettes fugitives de ces hommes.
Maya Miquel Garcia
Entretien avec Marc Picavez autour de son exposition Seamen’s club à Saint-Nazaire :
Inferno : Votre exposition montre des personnages insaisissables, des rencontres éphémères. Quelle place avez-vous eu dans les équipages, quelles relations avez-vous nouées ?
Marc Picavez : Les seamen’s clubs sont des lieux d’escale, de rencontre. Les marins y vont et viennent de manière très furtive. Cela apparaît bien dans le film Nowhere, qui montre l’anonymat des lieux. Ma position dans ces seamen’s clubs a été celle d’un observateur. Les relations avec les marins étaient déterminées par le temps qu’ils avaient à fournir, souvent très court, à peine quelques heures. Par contre, lorsque j’embarquais, je faisais mieux connaissance avec les équipages. J’ai passé huit jours, vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec l’équipage d’un cargo.
Inferno : C’est surtout l’impression de furtivité que l’on ressent en visitant l’exposition. On sent que la rapidité des rencontres que vous avez faites a influé sur la forme même du projet.
M. P. : Le choix même de faire une exposition plutôt qu’un film était en cohérence avec cet aspect particulier des rencontres. Pour faire un film, il faut une trame linéaire, souvent centrée sur quelques personnages. La forme de l’exposition parlait mieux dans ce contexte. Elle permet de montrer différents angles de vue, plusieurs facettes. La multiplicité des écrans rend bien le côté fugitif.
Dans la première installation, Les sirènes, le fugitif a tout à fait sa place. Elle laisse à peine le temps de la discussion. On n’a pas besoin de les connaitre. Ces sirènes qui ouvrent l’exposition sont des personnages irréels. Elles donnent de suite mon point de vue : les marins ne sont pas à l’image du cliché que l’on a d’eux. Ils ne sont pas chevelus, ni barbus, ni tatoués. Ils sont jeunes et en prise avec les nouvelles technologies. L’entrée dans l’exposition par un vecteur intime me permet d’amener le visiteur vers cette nouvelle identité.
Mais on retrouve le fugitif partout, pas seulement dans la première installation. Dans la deuxième, Seamen’s club, les marins font face à la caméra, en tenue de ville. C’est une succession permanente de visages de toutes les nationalités. Quant à l’installation Nowhere, elle est filmée de nuit, dans des lieux absolument anonymes, qui rend ce rapport fugitif aux lieux traversés.
Inferno : Quelle était la démarche des marins qui ont accepté d’être filmés ? Dans une des vidéos, on voit des marins chinois qui semblent réticents devant la caméra.
M. P. : Certains marins posaient beaucoup de questions. C’était le plus intéressant parce que cela permettait d’engager une conversation. Je leur montrais des plans déjà faits et ils trouvaient l’idée intéressante. Parfois au contraire, ils comprenaient mal ma démarche. J’ai suivi un équipage philippin qui s’adressait en permanence à la caméra, comme si j’étais en train de tourner une émission de téléréalité. Je n’ai pas pu utiliser ce que j’ai filmé avec eux.
Le cas des Chinois est particulier. Je les avais rencontrés la veille dans le supermarché près de Saint Nazaire. Le port est loin de tout, dans une zone industrielle. La salle du Seamen’s club avait brûlé et il n’y avait plus qu’une voiture pour amener les marins au supermarché. A notre première rencontre, ils m’ont invité sur le bateau. Un charbonnier très noir, étrange, avec une présence quasiment militaire. Mais je n’ai pas été autorisé à filmer. Le lendemain, je les ai amenés en ville, ils étaient inquiets, perdus. Ils avaient peur qu’on les abandonne là. Cela montre bien le sentiment de décalage que ressentent les marins en escale.
Inferno : Les lieux que vous montrez semblent tous se trouver « en dehors du monde ». Quel rapport entretiennent les marins avec ces lieux de passages ? Comment vivent-ils le voyage perpétuel que leur impose leur métier ?
M. P. : Leur rapport aux lieux à terre est celui d’homme de passage, contraints par le chronomètre. Lorsqu’ils ont le temps d’aller en dehors des seamen’s clubs, ils cherchent des lieux de consommation. Et quand ils ont un peu plus de temps, ils veulent découvrir les environs. Ils photographient tout et se photographient dans tous les lieux qu’ils visitent : ce sont des preuves de leur passage qu’ils envoient à leurs familles.
Dans le dernier lieu de l’exposition, deux phrases reviennent plusieurs fois : « See the world for free » et « I sacrifice myself for my family ». La première sert de slogan à de grandes écoles maritimes aux Philippines. Ils continuent de la revendiquer, même s’ils ont compris que la réalité était plus contraignante. Les marins de vingt ou trente ans parlent encore de l’attirance pour le voyage, mais l’idée de gagner sa vie vient en premier. Souvent, ils ont prévu de faire cela pendant quelques années pour pouvoir mener une autre vie après. Le problème c’est qu’ils s’endettent pour la formation, les philippins en particulier. Ils sont donc en phase de remboursement. Je me suis beaucoup intéressé aux plus jeunes, mais les officiers, qui sont plus âgés et ont passé toute leur vie dans ce métier descendent moins dans les seamen’s clubs. Ils ont moins besoin de rencontres.
Inferno : Vous filmez les femmes de ces marins. Elles apparaissent sur les écrans d’ordinateur des clubs, via Skype, qui permet aux marins de les voir et de leur parler le temps d’une escale. Vous les appelez « les sirènes ». Que représentent-elles ? Pour moi, une sirène est un être à la fois séduisant et dangereux…
M.P. : Sirène est un terme polysémique : il y a les sirènes des grues mécaniques qui marquent le début des escales, elles me font penser aux sons des prisons. D’ailleurs, on retrouve quelque chose de l’ordre du parloir dans ces conversations Skype, quelque chose qui peut soulager, redonner du courage, mais qui peut aussi être mal vécu car on n’a pas transmis. Les marins peuvent en ressentir de la déception. C’est ce mélange de bonheur et de danger qui s’exprime dans le terme de sirène. Et puis il y a l’idée que ces images de vie, que l’on retrouve dans chaque seamen’s club, sont des images fortes qui continuent sûrement d’accompagner les marins à bord. Elles sont les sirènes des marins contemporains. Ces sirènes sont numériques, de même que tout à bord est automatisé. Il n’y a plus le même rapport au naufrage. C’est presque dans les ports que les marins sont perdus.
Inferno : Habituellement, vous travaillez pour le cinéma. Par quelles étapes est passée la création de l’exposition et de sa mise en espace ?
M.P. : J’avais déjà fait un court-métrage, Le Monde est derrière nous, et j’avais donc déjà l’expérience de tournage en bateau. Cela m’a servi de matériau de base, de point de départ du projet.
Ma première idée était de reproduire un seamen’s club. Mais il était difficile de mettre cette idée en cohérence avec les autres vidéos. Finalement, nous avons décidé de mettre le spectateur dans la situation du marin. Le seamen’s club est au centre. De là, le visiteur peut aller sur internet ou en mer. C’est le seamen’s club qui distribue l’espace. L’installation est très immersive. Les sièges sont très bas, presque allongés. La mise en espace a été très importante. L’exposition se trouve dans un lieu entièrement ouvert, et les spectateurs se confrontent au gigantisme du lieu comme le font les marins.
Propos recueillis par Maya Miquel Garcia



























