TRIBUNE : CATHERINE M., « L’ART CONTEMPORAIN » ET LE NIHILISME

TRIBUNE : Catherine M., l’ « art contemporain » et le nihilisme

D’aucun trouverait sans doute opportuniste de « profiter » d’une « affaire » fortement médiatisée et débattue pour, une nouvelle fois opérer, comme je le fais ici depuis un certain nombre de tribunes, une sorte de méta-critique de l’« art contemporain » (non plus évaluer la pertinence d’oeuvres ou d’artistes particuliers, mais le système qui permet leur existence). Ce serait négliger le fait que, comme l’a rappelé récemment Marion Zilio1 (qui toutefois laisse finalement intact, ne déconstruit pas un « système art contemporain » pour ainsi dire naturalisé : le but est bien de sensiblement redéfinir le rôle du/de la critique pour lui permettre de continuer d’exister au sein de ce milieu social, professionnel et culturel clos) à l’ère de l’hétéronomie des pratiques artistiques, il ne peut plus y avoir de critique par trop spécialisée qui soit seulement une critique d’art, mais une critique qui, comme l’art lui-même (idéalement si ce n’est dans les faits), se laisse traverser par la « crise » en vue de son possible dépassement. J’émet toutefois un sérieux doute quant à savoir si les fonctions heuristique et critique de l’« art contemporain », qui, s’il a un jour été un combat, est essentiellement devenu une affaire marchande et étatique, est encore d’actualité.

Pour ce qui nous intéresse aujourd’hui, il ne me semble pas ininteréssant de relever que l’une des signataires, et non des moindres, de la tribune publiée dans Le Monde intitulée « Des femmes libèrent une autre parole » se nomme Catherine Millet. Catherine Millet, principalement connue, outre le succès de scandale de son ouvrage La vie sexuelle de Catherine M. paru en 2001, comme fondatrice et directrice de la rédaction de la revue Art Press en 1972. Quel lien peut-on établir, en se gardant de tout arbitraire, entre les idées promues dans la tribune qui nous occupe et l’état d’esprit, la mentalité de l’« art contemporain », en tant que milieu social, professionnel et culturel, pour lequel la revue Art Press demeure je crois un élément fortement fédérateur, aujourd’hui en France ? Pour tenter de répondre à cette question, je propose de s’éloigner du brouhaha de l’actualité la plus récente pour revenir à un très intéressant entretien accordé par Catherine Millet à Télérama en 2014 lisible en ligne dans son intégralité -2.

L’impression générale qui s’en dégage, qui déjà pointait dans le ton l’ouvrage L’art contemporain en France (1987, republié sous forme augmentée en 2005), est celle d’une grande lucidité, d’un grand détachement, et même, loin de l’enthousiasme des débuts, d’un désabusement vis-à-vis de ce qui a un jour constitué un enjeu pour la liberté avant de devenir l’instrument d’un certain ordre bourgeois, d’un certain ordre moral qui a intégré la transgression au répertoire de ses figures de style. Ailleurs dans l’entretien, on comprend que cet enthousiasme, chez Catherine Millet, s’est déplacé des arts plastiques vers sont activité d’écriture. Il n’est pas très dificile de comprendre queles peuvent être les sources de ce détachement, de ce désabusement – et pour le dire tout à fait justement : de ce renoncement – si l’on sait que depuis les années 70 la théorie de l’art contemporain (qui par nature ne peut tenir debout sans le secours d’une théorie) est nourrie, gavée de ce que l’on a nommé French Theory, à savoir le structuralisme et le post-structuralisme érigé en système par l’université américaine.

Lisons Badiou : « Le structuralisme, d’inspiration scientiste, accomplit la prophétie de Martin Heidegger selon quoi rien n’échappe à l’empire de la technique, l’accomplissement nihiliste de la métaphysique qui parle de la « mort de l’Homme » -3 » : Catherine Millet et ses consoeurs, figures de la renonciation rendues absentes à elles-mêmes et au réel dans les limbes de l’ « art contemporain » et du spectacle, trouvent refuge dans ce qu’on pourrait prendre pour une sagesse, qui est en réalité un nihilisme. « Les accidents qui peuvent toucher le corps d’une femme n’atteignent pas nécessairement sa dignité » : comment peut-on affirmer une telle chose, comment peut-on occulter si aveuglément tout principe de réalité, sans être passé, comme c’est le cas des gens de la génération de Catherine Millet, par une célébration exclusive du principe de plaisir, par la recherche exclusive de petits orgasmes, par l’assouvissement de petits plaisirs contingents de la consommation, qui effectivement ouvre sur le grand néant, sur le « mauvais infini » indéterminé cher à Hegel, et sans en être revenu ?

Lisons à présent l’alternative que pose Mehdi Belhaj-Kacem (dont on a pu dire dire qu’il est l’« individu de la crise » et, pour conforter mes remarques au début de cette tribune, qui au détour d’une conférence visible sur Youtube nous apprend que c’est l’art contemporain, précisément, qui est à l’origine de de sa pensée sur le nihilisme) : « […] soit la vérité évanouissante et compulsive de la jouissance indéfiniment répétée, qui est la « vérité » du nihilisme démocratique, soit la vérité de l’événement même, survivant à sa jouissance précaire, et qui se constitue par le travail endurant d’un sujet par-dessus toutes les tentations d’abdication quotidiennes – seule ascèse apte à remplir une vie digne de ce nom, donc seul bonheur authentiquement accessible à notre court séjour sur terre -4. »

Ce nihilisme n’est pas le seul fait de Catherine Millet : si l’on en croit le récent ouvrage d’Alain Troyas et Valérie Arrault -5 (ouvrage par ailleurs eminemment criticable auquel je consacrerais plus tard une recension critique complète), c’est un nihilisme issu de la blessure narcissique issue du divorce de plus en plus avéré tout au long du Xxe siècle et en ce début de XXIe entre les artistes et le « public » qui fonde l’ « art contemporain » – alors que, c’est une remarque personnelle, se manifestant principalement par des réalités matérielles, il ne lui a pas été difficile de feindre d’être le fruit de valeurs positives, constructives, et de fait on lui a un jour très officiellement confié la tâche de « créer du lien » et de « réenchanter le monde » via une « esthétique relationnelle » par laquelle devaient se faire oublier sa réalité prosaïquement marchande. Si les auteurs, qui s’appuient sur des références freudo-marxistes qu’on peut trouver plutôt désuètes et font l’économie assez injuste de définir ce que selon eux recouvre le terme « art contemporain » (quelle population d’artistes dans un monde où les pratiques artistiques sont très diverses, mais avec une inégale visibilité et une inégale légitimité ?), quiconque connaît tant soit peu l’histoire de cet « art contemporain » ne peut que souscrire à cette vue.

Yann Ricordel

1- Voir : http://pointcontemporain- pratiquescritiques.com/ interstices-de-critique- marion-zilio/
2- http://www.telerama.fr/livre/ catherine-millet-le-beau-fait- il-forcement-plaisir-non-il- peut-faire-peur,120968.php
3- Cité dans la page Wikipédia consacrée au nihilisme.
4- Mehdi Belhaj Kacem, Ironie et vérité. L’esprit du nihilisme, I, Caen, Editions NOUS, p. 8.
5- Alain Troyas, Valérie Arrault, Du narcissisme de l’art contemporain, Paris, Editions L’Echappée, 2017.

Image : Jean-Michel Alberola, Rien, 2011

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