ANGELICA LIDDELL, « GENESIS 6, 6-7 », RESTITUER LA PART SPIRITUELLE DE L’HOMME

Angélica Liddell : « Genesis 6, 6-7 » – Spectacle en russe et en espagnol surtitré – CDN hth, Montpellier – les 17 & 18 janvier 2018 à 20h.

Génesis 6, 6-7 est la troisième partie de la « Trilogie de l’Infini » conçue par Angélica Liddell.
« Il semble que l’homme doit être expliqué par une théorie économique, matérialiste, et je crois que cela a castré une partie qui nous appartient, la part spirituelle, notre relation à l’âme. J’aimerais estomper la ligne qui sépare l’Histoire de l’être humain de l’éternité.
Je réclame de l’irrationnel, du mythique ; il faut travailler en allant en profondeur et dans l’obscurité de la conscience. Il y a comme un totalitarisme du politiquement correct, de ce que l’on peut dire sur scène, de ce qui est bénéfique pour la société. Ma relation avec le public ne se place pas de ce point de vue-là mais dans l’idée de rendre une intimité avec l’esprit, avec les émotions.
» Angélica Liddell, Carnet d’Art N°8, 18/11/16

De la théorie au mystère
La « Béatitude » serait un mot-clé en relation avec la Trilogie de l’infini (2016), dans laquelle s’inscrit Génesis 6, 6-7, et le cycle précédent des Résurrections (2015). Avec ces œuvres récentes, Angélica Liddell (1966, Figueras) a fini par devenir un prédicateur dans le désert et elle confondait création et créationnisme (la doctrine qui prétend que les êtres vivants sont nés d’un acte créateur). C’est une excentricité, dans le sens strict du terme, de parler de Dieu (que ce soit du Dieu absent ou bien de la figure mystique du « bien-aimé »), dans un monde où ce qui est véritablement universel, le veau d’or, c’est le marché. Mais on ne peut pas parler ainsi, aussi crûment, du Tout-Puissant, et une blasphématrice ne se convertit pas sans d’abord s’être confrontée aux pouvoirs factuels, à son propre courant (la culture, pas l’art) et aux mini pouvoirs collaborationnistes, en particulier la famille (…).

Angélica est née en plein essor de la période franquiste. Fille de militaire, son enfance s’est passée dans l’ambiance des casernes, où se révélait déjà, en puissance, la « tare de la sensibilité ». Un besoin émergent d’expression se manifeste dans les premiers jeux, où sont déjà présents la figure de Dieu et la sexualité. À l’âge universitaire, elle est déçue par l’académie (diplôme en psychologie et école supérieure d’art dramatique). C’est ce qui l’oriente vers un parcours solitaire et solipsiste, profondément personnel (…). Son nom commence à résonner dans les espaces alternatifs à partir du Tryptique de l’affliction (2001), récits scéniques sur la figure du monstrueux invisible : la perpétuation institutionnelle du malheur (…).

« Ma voix est faite de sandales. Est-ce que je vais y arriver un jour ? » Les animaux non humains (chiens, mais aussi poissons, chevaux, loups …) font des incursions violentes et constantes dans les œuvres d’Angélica, qui dans Génesis 6, 6-7, rêve d’avoir « la langue épuisée d’une chienne massacrée ». On pense à Joseph Beuys, et avec lui au fantôme de l’instinct dans une société déshumanisée où coexistent le pire du droit naturel et du droit civil à travers le contrat social / le terrorisme d’État et l’économie comme « forme de crime ». Les animaux sont maîtres de cérémonie, en tant que boucs émissaires ou Christs idiots auxquels Liddell se rend sensible. On pourrait dire avec Hegel : « Pauvres chiens ! Ils veulent vous traiter comme si vous étiez des hommes ! ». L’étranger joue aussi le rôle de bouc émissaire, de géant vulnérable, Goliath.

On a beau tuer son chien en l’accusant de la rage, cette dernière se nourrit de nouveaux mécanismes dans une étape de maturité expressive. Chez Liddell, s’unissent la tragédie intime, déjà présente dans d’anciennes œuvres comme Monologue nécessaire pour l’extinction de Nubila Walheim et Extinction (2003) et Ma relation avec la nourriture (2004), et les richesses du mythe et du conte ; ainsi que l’exploration pertinente des pratiques corporelles. Un exemple de cette conjonction est La maison de la force (2009), spectacle pour lequel elle a reçu le Prix national de littérature dramatique et qui lui a offert, avec L’année de Richard, les ovations du Festival d’Avignon 2010. Ensuite, avec Le centre du monde, connu comme La trilogie chinoise, elle va continuer à pratiquer l’auto-ethnographie à travers un personnage, « Angélica », qui souffre comme si elle représentait toute l’espèce humaine. (…).

« Que ferai-je, moi, de cette épée ? », se demande-t-elle dans une de ses dernières pièces. L’épée est l’écriture, le couteau qu’empoigne Abraham dans le sacrifice poétique. Sa poésie a quelque chose de gênant, une sorte d’indécence : qui oserait consacrer une œuvre à la scatologie et parler, comme elle le fait, des attentas du 13 novembre à Paris ? Comme si la personnalité de Sade s’était incarnée dans le théâtre : « s’il y a encore quelque chose que les gens ne veulent pas entendre – déclare l’auteure, c’est ce qu’il faut dire (…). Seulement à travers la poésie peut-on rendre visible ce que personne ne veut voir ? ». Ce don, l’indécence, l’oblige, en dépit d’une cohérence artistique absolue à une réinvention permanente, comme l’Alice de Lewis Carroll, dont elle tire son nom de scène. La sibylle, la rhapsode et la rock star meurt et renaît de ses cendres et dans Génesis 6, 6-7, promet « de fêter ses 15 ans ». Réinvention (ou art de la survie) et déterritorialisation (…).

Recréer le monde dans sa totalité, scatologie et cosmogénèse. (…) L’Apocalypse plane encore dans Génesis 6, 6-7, où observant telle une statue de sel la destruction de Sodome, Liddell se demande « pourquoi la catastrophe est si lente ». Mais il s’agit d’un millénarisme reconstituant, parce que, comme dit Mircea Eliade :
« La nouvelle création ne peut avoir lieu tant que ce monde ne sera pas définitivement supprimé (…) pour le recréer dans sa totalité ». Pendant ce temps, et contre ceux qui la considèrent nihiliste, elle trouve une solution dans la dialectique positive « tout ce qui n’existe pas m’appartient » et assume le projet de recréer (sublimer ?) le monde, le renommer (…).

Comme dans la Genèse originale, dans la sienne le mot performatif est fondamental, mais également la peur et le fantasme de l’aphonie (ses cris ne s’approchent-ils pas du vœu de silence dans une société laïque ?). Après Emily Dickinson, c’est maintenant la poète Sylvia Plath qu’elle invoque, celle qui a choisi précisément le mutisme en plongeant sa tête dans un four. C’est seulement à partir d’un coma profond de la voix comme celui-ci ou comme celui des yeux des animaux, qu’on pourrait ébaucher un glossaire pour rendre justice à l’abject, ce qui est à l’intérieur, en trouvant une issue à son désir :
« Si quelqu’un pouvait lire ce qui est à l’intérieur de moi ». L’abject a aussi à voir avec son contraire, et elle (qui connaît l’union inexorable de la science et de la folie, de l’anus et de la bouche) et est maîtresse de l’oxymore dans ses rôles d’écrivain, de metteur en scène et d’actrice, a vaincu une contradiction majeure : ce qui a à voir avec une parole ressentie organiquement ou, ce qui revient au même, une parole charnelle. Mais, au-delà de la chair, dans cette nouvelle étape du sacré, où elle est la fiancée de la mort, la devineresse de l’invisible, la véritable frontière est l’ineffable, et, comme dans ses travaux précédents, la problématique est celle de la beauté (même si la beauté est un prototype à refonder).

María Velasco, « Les résurrections d’Angélica Liddell : Génesis 6, 6-7 », extraits

Egalement : PROJECTION au Diagonal Lundi 15 janvier à 20h15 : Angélica, [Una Tragedia], Réalisateur Manuel Fernández-Valdés.
Cet excellent documentaire présente la relation agitée et intime entre la création et la vie que la dramaturge, metteur en scène et actrice Angélica Liddell établit dans chacune de ses œuvres.

Photos Fabiano Scheck,Luca Del Pia © Angélica Liddell

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