LIA RODRIGUES : « PINDORAMA », L’EXPERIENCE ESTHETIQUE DU SUBLIME

578

PINDORAMA de Lia Rodrigues / Carré des Jalles / Festival NOVART, Bordeaux / 18 nov. – 6 décembre 2015.

Il était difficile de rêver mieux pour l’ouverture de cette onzième édition du festival Novart dédié aux arts de la scène contemporaine que de voir programmer au Carré des Jalles, près de Bordeaux, le troisième volet du triptyque de la chorégraphe brésilienne, Lia Rodrigues, dont l’engagement au service du collectif est partie prenante de l’action culturelle émancipatrice qu’elle mène depuis une dizaine d’années au cœur de la favela de Maré, à Rio de Janeiro.

Après Pororoca en 2009, dont le nom évoque une vague immense produite par la rencontre entre l’océan et le fleuve, Piracema en 2010, qui signifie lui « contre-courant » toujours en langue tupi – celle parlée par les peuples natifs du Brésil à laquelle ont été empruntés les titres des trois spectacles – Pindorama , créé en 2013 lors du Festival d’automne de Paris, littéralement « la terre des palmiers » comme le Brésil se nommait avant sa conquête par les colonisateurs portugais, ouvre sur un océan d’émotions, impensables avec les mots du quotidien, plus qu’il ne clôt ce triptyque.

Un plateau nu. Des spectateurs, assis ou debout, prenant place autour. Une bâche de plastique translucide, posée et dépliée sur toute la longueur de la scène. Décor minimaliste pour une vague aux humeurs changeantes, se faisant tantôt houle discrète, tantôt déferlante, et agitant les corps mis à nu des onze jeunes danseurs et danseuses devant trouver là, dans leur propre énergie et dans celle des autres corps sur lesquels ils viendront s’appuyer, les ressources pour exister, ensemble ou/et séparément, dans la tourmente.

Si on ajoute les lumières qui plongent le plateau dans un halo évoquant les débuts fantasmés du crépuscule du matin d’une humanité advenant à elle-même (« citation » des Indiens nus), et le silence qui règne, uniquement troublé par le sifflement de quelques oiseaux et les ahanements des « porteurs » de la vague, silence assourdissant qui contraste avec la violence du sac et ressac, on donne à imaginer l’atmosphère totalement insolite, coupant d’emblée des repères usuels, dans laquelle vont être immergés plus d’une heure durant les spectateurs égarés là pour être les témoins actifs de l’ « in-ouïe » et de « l’in-su ». En effet le monde qui va prendre place est d’un autre ordre, d’une autre conséquence.

L’ouverture du premier tableau, une femme debout, déversant l’eau d’une bouteille sur son corps nu, immerge dans cet océan, peuplé dans le deuxième, de quatre autres danseurs et danseuses, tout aussi nus, venus vivre avec elle l’épreuve de cette naissance marine (remake « musclé » et collectif de la Vénus sortie des eaux de Botticelli), naissance dont les spectateurs ne seront pas exclus puisque, dans le troisième tableau, ils sont au milieu de ces corps agités par les soubresauts pendulaires qui les animent et font exploser des bulles, sortes de vésicules contenant l’eau si nécessaire à la vie.

Cette fascination ressentie face à ces corps nus pris dans un mouvement tantôt ralenti, tantôt heurté, cette attraction magnétique causée par ces frôlements, contacts et éloignements, incessants comme les battements d’un cœur soumis aux errements d’émotions successives, a quelque chose à voir avec nos destinées avec lesquelles elle entretient des rapports secrets. D’où l’impact. Mais où s’origine-t-il, ce sentiment étrange d’être en « terre connue » face à cette vague humaine prise dans des tourments où la vie s’éprouve jusqu’à l’épuisement ?

La connaissance, lorsqu’elle est de l’ordre du sensible, opère comme une co-naissance. Le trouble vécu court-circuite la raison et donne accès à « l’impensable ». Il n’est plus question ici de corps érotisés, porteurs de désirs sexués, mais d’archétypes offrant un accès direct au sublime. Dégagés un instant de ce que Schopenhauer nomme le « vouloir », source de souffrances générées par le vain espoir de satisfaire un besoin, les sens sont happés par la dimension contemplative qui suspend la tyrannie qu’ils exercent. Ce pas de côté qui interrompt en nous le flux incessant des humeurs qui nous lient (au sens d’aliénation) ouvre l’espace de l’expérience esthétique qui nous relie (au sens de créer des liens) à l’essence même de notre humaine condition. En nous dévoilant intimement la vérité du monde, ce mouvement « ré-créatif » crée le sens qui nous échappait.

Sous l’effet du choc que seul l’art peut produire, la vérité de l’existence apparaît, nue et irradiante. Il n’est plus question, plongé dans cette « active inaction » créée par la contemplation pure, de savoir si les corps présentés (d’ailleurs ils s’emmêlent tant les uns aux autres qu’on oublie vite si tel est masculin et tel autre féminin) sont « jolis » ou non, mais de « ça-voir » ces archétypes porteurs d’un sens qui les transcende. Aux antipodes des représentations artistiques où « le joli se traduit par des nudités dont, l’attitude et le déshabillé joints à la manière générale dont elles sont représentées, tendent à exciter la lubricité des spectateurs » (Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation, Livre III, 40) coupant net toute contemplation esthétique, la vague humaine mise en scène par Lia Rodrigues réfute toute démagogie esthétique pour livrer chacun à cette expérience existentielle qui le dépasse.

Pour autant, même submergé par cette vague, chacun reste sur la rive, libéré par le fait que la tragédie sempiternelle qui se joue et se rejoue sur l’autre scène soit prise en charge par d’autres que lui. Le paradoxe réside en effet dans le double effet de la contemplation : elle est adhésion mais aussi distanciation qui protège de l’anéantissement annoncé par la déferlante de la tempête. L’œuvre d’art nous dispense de la mort en action dans le temps et, tout en nous anesthésiant du dur désir de vivre, elle nous procure le plaisir « in-ouïe » d’entendre la vérité de notre condition.

Choc artistique et humain, l’expression tant galvaudée reprend ici toute sa vitalité grâce à ces onze jeunes brésiliens et brésiliennes de la favela de Maré, chorégraphiés par une artiste douée d’une débordante humanité. Lia Rodrigues possède en elle l’urgence de n’en avoir jamais fini avec la nécessité d’explorer les contrées « éphé-mers » de ce que vivre veut dire.

A bien des égards, cette performance esthétique annonce la non moins « sublime » représentation de « Tragédie » d’Olivier Dubois, dans le cadre du festival Novart, sur ce même plateau du Carré des Jalles.

Yves Kafka

maxresdefault

evenement_254_image

Photos DR / Le 104 / Copyright Lia Rodriguez

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives