ENTRETIEN : LAURENT FAULON, ANTI-HEROS

DesironsSansFin

Correspondance à Genève
Entretien avec Laurent Faulon.

À l’occasion de la parution d’un ouvrage monographique qui synthétise « toute l’œuvre de » Laurent Faulon, une exposition lui était consacrée à la galerie TMproject à Genève jusqu’au 22 juin.

Inferno : Vous êtes originaire de Nevers, pourquoi avez-vous choisi la Suisse ?
Laurent Folon : Il y a dix ans j’ai suivi une femme (ndlr Delphine Reist) à Genève, une ville par ailleurs qui m’intéressait déjà. À Grenoble, j’avais fondé le Brise-Glace, un squat établi dans des anciens bureaux transformés en ateliers et logements pour artistes. Avec Le 102, une structure grenobloise où je travaillais et qui programmait de la musique et du cinéma expérimental, nous collaborions avec la Cave 12, et l’univers des squats genevois m’intéressait.

Vous faisiez de la musique vous-même ?
Non. Je ne suis pas musicien même si je produis des œuvres à caractère sonore. Enfant, je fréquentais les cercles punks et industriels nivernais avec mes grands frères, puis, ceux de la musique expérimentale.

Quelle est votre formation ?
Très jeune, avant même d’intégrer l’école des Beaux arts de Grenoble 1, j’avais été invité à participer à quelques expositions 2. Par exemple, en 1988, à la Fondation Cartier à Jouy-en-Josas. Jusqu’en 1987, mes sculptures étaient assez narratives, inspirées de ce que l’on appelle les mythologies personnelles. J’étais très influencé par l’art corporel, l’Actionnisme viennois, par des artistes européens comme Michel Journiac et Gina Pane ou américains comme Chris Burden et Dennis Oppenheim. Par la suite, je me suis intéressé à Mike Kelley, Paul Mac Carthy auquel j’ai montré mon travail, ou encore Vito Acconci.

Aviez-vous vu les expositions organisées par Claude Lévêque autour de l’art corporel 3 à la Maison de la Culture de Nevers ?
Oui. Il ne se passait pas grand-chose à Nevers. Vers 10 ou 12 ans je me souviens avoir vu là-bas une performance de Gina Pane. Elle portait sur les yeux un masque opacifiant, comme ceux à disposition dans les avions. Elle s’était légèrement entaillé le cuir chevelu avec une lame de rasoir, son sang coulait, et elle déambulait dans le public. Cela m’avait beaucoup impressionné de même que les performances de Michel Journiac dont je ne me souviens plus les détails.

À quel moment avez-vous commencé à faire des performances ?
Après mes études, j’ai recentré mon travail sur la performance, avec des dispositifs par lesquels je tentais de contourner le caractère frontal. Par exemple, pour Homme couteau, présenté à la Galerie d’Eric Fabre à Paris en 1995, je me tenais dans un espace attenant à celui où se trouvait le public. Muni d’un couteau électrique, je découpais un gâteau d’anniversaire, puis mes vêtements. Une fois nu, j’enduisais ma tête avec le gâteau, le public suivait l’action par le biais d’une vidéo projetée. La plupart du temps, les regardeurs ne percevaient que les sons ou les traces d’actions pourtant réalisées en direct, mais dans un autre espace. Ce moment de basculement de la perception m’intéresse, lorsque le public soudain réalise que l’action se passe ailleurs, en direct.

Comment a évolué votre pratique performative ?
Je me suis senti dans une impasse quand il m’a semblé que justement les gens s’étaient habitués, qu’ils attendaient le moment de ce basculement. J’ai eu envie de passer à l’objet. Une posture d’« artiste-héros », comme on pourrait dire « guitariste-héros », ne me convenait pas. La performance devenait comme un spectacle à consommer.

C’était vers 1997 ?
Oui, vers 1996-1998, j’ai commencé à bâtir des environnements dans lesquels des performances à caractère unique pouvaient être partagées à un moment donné, mais sans le côté spectaculaire. Juste un lieu, une circonstance, un temps défini, et le public.

Dans quel type de lieu intervenez-vous ?
Nombreux de ces travaux contextualisés ont été produits pour des lieux non destinés à l’art, selon le mode de fonctionnement de la résidence d’artiste. C’est mon mode principal d’intervention, ma philosophie est celle du « Do it yourself », avec comme modèle celui de la scène des musiques expérimentales où les projets sont souvent montés avec une économie dérisoire. À partir d’invitations extérieures j’essaie d’organiser les conditions qui correspondent au mieux à mon travail, souvent en collaboration avec Delphine Reist.

Est-ce que vous co-signez certaines réalisations ?
Jamais. Nous ne faisons pas d’œuvres communes et prenons rarement le chemin d’une thématique. Arrivés dans un lieu, on se focalise sur un point : le contexte social, culturel, ou un élément d’architecture. Puis, on se met d’accord sur un angle d’approche. Ensuite, chacun développe ses pièces en gardant un regard sur ce que fait l’autre.

Quel a été le processus pour réaliser les pièces présentées chez TMproject ?
Ces pièces sont un peu le prolongement de l’installation Désirons sans fin, présentée à l’Hôtel Dieu, pour le Printemps de septembre à Toulouse en 2008. Avec comme même principe de prendre des objets sans grande qualité esthétique, qui répondent à une fonction précise, et qui servent, pour la plupart, à modeler le corps pour le faire correspondre à des images mentales. Ces objets de consommation courante témoignent de certaines aspirations, d’un rapport faussé et malade au corps.

Comment avez-vous fabriqué ces pièces ?
Ce sont de « vrais » objets qui proviennent de brocante, de site internet, ou de lieux où les propriétaires vendent des objets dont ils se désintéressent. Ils sont recouverts de silicone, une matière qui convoque la maladie, qui évoque le plâtre que l’on met sur les membres après une fracture. L’emplâtre préserve et rend impraticable ces objets malades, issus d’une société malade, dont l’obsolescence est programmée.

Vous produisez rarement dans un contexte de galerie…
C’est la première fois que je produis pour une galerie. Je viens de vendre ma première pièce ! La dimension marchande influence la forme et ce contexte m’intéresse actuellement. De la même manière que j’ai exploré l’appareil industriel déclinant, j’explore ici le contexte marchand de la galerie. Les objets présentés sont des readymade à peine aidés. Leur plus value est essentiellement discursive et matérialisée par cette gangue, l’emplâtre.

Nombre de vos interventions sont éphémères. En conservez-vous des traces ?
En 2011, pour la Biennale des Libellules (BAL), à Genève, j’avais affiché sept posters de trois mètres par quatre dans des cours d’immeubles, des lieux de passage qui conduisent aux parkings. J’avais auparavant photographié, dans ces mêmes espaces, des cartons remplis d’eau, positionnés de sorte que des détails architecturaux choisis s’y reflètent. Les photographies ont été prises au moment ou l’eau versée se stabilise, laisse apparaître le reflet avant que les cartons n’explosent sous le poids du liquide. Les images existent toujours. Certaines de mes performances ont été filmées.

Vous intervenez souvent ailleurs qu’en Suisse ou en France ?
Oui, je travaille beaucoup sur le mode de la résidence d’artiste ce qui m’a conduit à Berlin, Lisbonne, Rome, Sion, Stockholm, Saint-Pétersbourg, mais aussi en Estonie, en Arménie, en Chine, au Japon, à Dakar et très souvent à Stuttgart. J’interviens d’ailleurs assez peu en France.

Que produisez-vous dans ces contextes de résidence ?
Par exemple, en 2001, avec Delphine Reist, nous avons fait une résidence d’un an à Lisbonne et j’ai réalisé, sur place, Dix promenades. À la périphérie de Lisbonne, j’ai choisi dix lieux, majoritairement à l’abandon comme une usine, ou un parc aquatique qui témoignent d’un moment de changement dans la manière de produire les biens manufacturés, ou les loisirs. Puis j’ai organisé des visites de ces lieux, par eux-mêmes très impressionnants. Sur une période d’un mois, le public avait rendez-vous trois fois par semaine à Tercenas do Marques, notre lieu de résidence et d’exposition, pour être ensuite conduit en voiture sur le site à visiter. En 2009, pour Mein Ferrari présentée au centre Labor 1 à Ludwigsburg près de Stuttgart, je m’étais rendu, accompagné d’un public d’une trentaine de personne, dans l’hypermarché Kaufland qui jouxte le centre d’art. Sur place j’avais choisi et payé à la caisse une série d’objet rouge. Toujours suivi du public, sur le parking, j’avais enduit ma voiture de ketchup et rejoint le centre d’art au volant de ce que l’on peut considérer comme la sculpture finale. Mettre des personnes dans un hypermarché, sans qu’elles puissent s’en servir et consommer, modifie la vision du lieu et la légitimité de s’y trouver sans faire une action d’achat.

Quelles ont été les réactions des clients et du personnel ?
Il n’y en a eu aucune. Delphine Reist avait aussi fait des actions dans des supermarchés, construisant des cabanes entre les rayons, se servant d’objet de consommation, et filmant avec une caméra cachée. Des interventions qui n’avaient pas suscité de réactions, elles non plus. Le personnel n’est pas prêt à interrompre ce type d’actions, cela pourrait casser la magie marchande; le temps qu’il ait établi une stratégie, la performance est terminée.

Pouvez-vous me parlez de Life ! Life ! Life ! ?
Tous les deux ans, dans le cadre du concours Picker, une personnalité du monde de l’art est invitée à publier un ouvrage monographique sur un artiste émergeant de son choix. Pascal Beausse était l’invité pour la 3e édition de ce concours. Après avoir visité de nombreux ateliers, il a posé son dévolu sur moi. L’idée de base était de faire entrer un maximum d’informations dans cet ouvrage, avec des reproductions les plus petites possibles, un peu comme pour le format « Tout l’œuvre peint de… », mais avec un graphisme complètement différent réalisé par Huz & Bosshard 4.

La présentation de cette monographie a eu lieu au Mamco, le musée d’art moderne et contemporain de la ville de Genève. Quels sont vos liens avec l’institution ?
Christian Bernard (ndrl. Le directeur du Mamco) soutien mon travail depuis longtemps, il a vu beaucoup de mes pièces « en vrai ». En 2006, il m’a proposé le Loft Don Judd au 3e étage du musée en me laissant une grande liberté. Après que les conditions aient été posées, le premier projet que j’ai proposé a été finalisé. Pour Chapelle ardente, j’ai installé 42 réfrigérateurs disposés basculés, dans une position où le moteur tournant moins bien faisait plus de bruit. Branchés sur une minuterie, et légèrement amplifiés, ils composaient une œuvre acoustique comme une sorte de requiem pour appareils électroménagers. Ce canevas programmé, qui laissait de la place au hasard, avait un caractère mortuaire. Dans le même espace, Pole Dance Floor était composée de pâtisseries posées sur des étais. Elles étaient à la fois mises sur un piédestal et prêtes à s’écraser au plafond.

Y a t’il une de vos œuvres qui résumerait vos centres d’intérêts ?
A l’institut culturel suisse de Rome, où j’ai résidé durant dix mois l’an dernier, pour l’exposition qui clôtura cette résidence, j’avais installé Il mio cielo une grande bâche agricole noire de 4 x 8 mètres. L’irruption brutale d’un matériau industriel dans un espace patrimonial était l’angle d’attaque pour cette pièce. Des perforations dans la bâche laissaient passer des scintillements produits par des spots placés derrière. Ces trous étaient disposés selon la constellation du ciel romain à minuit ce soir-là, en plein milieu de la fête du vernissage. Le dispositif incitait les visiteurs à passer de l’autre côté. Le public découvrait dans un deuxième temps l’envers du décor : un tas de mégots qui avaient servis à faire les trous, jonchant le sol derrière la bâche. D’une part, la brutalité de la bâche et des mégots, de l’autre, le merveilleux du ciel étoilé. La polarité entre nos aspirations à la spiritualité et la trivialité de nos vies, m’intéresse.

Josiane Guillaud-Cavat

Monographie : Laurent Faulon : 2012-1986 Life ! Life ! Life ! / Textes Pascal Beausse et Pierre Tillet / 2013 / ISBN : 978-2-8399-1143-6

Laurent Faulon / TMproject / 2, rue des Vieux-Grenadiers / 1205 Genève Suisse http://www.tmproject.ch

Notes :
1. Laurent Faulon a obtenu son diplôme national supérieur d’expression plastique en 1991, avec les félicitations du jury à Grenoble.
2. 1986, Ateliers, Apac, Nevers, France – 1988, Nouvelles impressions de Strasbourg, association Artle, Strasbourg, France. – 1988, Ateliers en liberté, Fondation Cartier pour l’art contemporain, Jouy-en-Josas, France. – 1990, Les ateliers du paradis, galerie Air de Paris, Nice, France. – 1990, French Kiss, Halle sud, Genève, Suisse. – 1991, French Kiss 2, A Snuff Movie, Apac, Nevers, France.
3. En 1979, Claude Lévêque a organisé une exposition manifeste d’Art corporel à la Maison de la Culture de Nevers.
4. Ce sont deux graphistes associés spécialisés dans les éditions culturelles avec une spécialisation dans le design éditorial. Ils collaborent régulièrement avec Les Presses du Réel, ou la galerie Triple V notamment. http://www.huz-bosshard.com

ChapelleArdente

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