DJAMEL TATAH A LA COLLECTION LAMBERT : RÊVERIE POETIQUE AU MUSEE

DJAMEL TATAH – Collection Lambert à Avignon – 03 déc. 2017 > 20 mai 2018.

Le risque – voire le danger – d’un musée fondé sur une collection privée, fusse-t-elle celle d’un des plus grand galeriste, collectionneur d’art, est la lassitude ; celle de voir et de revoir les mêmes œuvres, aux mêmes endroits et finalement de ne plus y prêter attention… Mais, dans le cas présent, c’est sans compter sur le talent d’Eric Mézil, infatigable metteur en scène des œuvres de la collection d’Yvon Lambert et qui est fondé de rappeler dans un cartel J  Avignon « que depuis 1998, Cathy Le Bihan et lui, puis lui et toute son équipe » ont donné à ce musée de belles expositions mémorables et fait de l’Hôtel de Caumont unifié un des musées incontournables du sud de la France.

On goûte donc avec plaisir, une fois passé devant le lettrage à cristaux liquides rouge de Jenny Holzer posé dans l’entrée du Musée, de passer devant les photos d’Isabelle Huppert par Roni Horn et de se trouver devant le photo-montage saisissant de Douglas Gordon, ou les photos de stars de cinéma de Vik Muniz et les portraits de la Comédie Française par Andrès Serrano. C’est deux derniers évoquant des expositions sensationnelles des années passées dont on revoit avec plaisir ce Van Gogh revu par le brésilien Vik Muniz, exposé naguère dans l’église des Célestins à l’époque où elle n’abritait pas une crèche monumentale de santon de Provences… une autre époque, donc…

Eric Mézil sait mettre en danger les œuvres qu’il aime de la Collection de son mentor Yvon Lambert. Il n’hésite pas à mettre au pied d’un téléviseur diffusant une interview fleuve de Louise Bourgeois la sculpture hyper-réaliste de Berlinde de Bruyckere ou un oiseau de Kiki Smith. She lost it titre le documentaire sur Louise Bourgeois, drôle et provocante… Nous, nous n’avons rien perdu de la justesse de cette apposition d’œuvres dont la filiation nous apparait parce qu’elle nous est brillamment montrée…

C’est évidemment un grand plaisir de revoir une toile de Guiseppe Penone, les photos de Nan Goldin. On goûte la logique du collectionneur lorsqu’on voit sur un mur de la Grande Galerie du Musée des tableaux d’écoles où Niele Toroni, côtoie Adel Abdessemed ou Bertrand Lavier. On est frappé par la force du portrait vert bronze et noir du Pape Urbain V de Yan Pei-Ming. On redécouvre avec plaisir les lettrages de Lawrence Weiner… Mais ce qui reste en mémoire ce sont les quelques petites gravures d’Avignon dessinées par Auguste Chabaud, un peintre local qui croisa la route de Derain mais surtout de Matisse très présent aussi dans cette nouvelle exposition.

Si rien ne nous lasse dans ce Musée, il y a des endroits mythiques qu’on regrette parfois de voir désacralisés tel le troisième étage où trône d’ordinaire une installation de néons rouges entourés de fumée de Claude Lévêque (« j’ai rêvé d’un autre monde »)… mais pas cette fois où Eric Mézil a placé des œuvres de Christian Boltanski mais surtout le film – témoignage de Marceline Loridan – Ivens, juive, passée par la prison d’Avignon avant d’être déportée… C’est absolument poignant. A ne rater sous aucun prétexte… Interviewée avec infiniment de sobriété et de sensibilité par Vincent Josse en 2014, Franck Leplat laisse aux générations futures un témoignage saisissant, émouvant… Prenez le temps de le voir en entier… c’est tout à fait essentiel, particulièrement dans une époque où la mémoire flanche…

Etre un artiste est une chose très certainement difficile tant le chemin est long et semé d’embûches ; a fortiori être un étudiant dans une école des Beaux-arts où, sans doute, la question du sens et de la nécessité d’une démarche artistique restent confrontés à cette question « à quoi bon » puisque « tout à déjà été fait »…

Forts de leur notoriété, de leur sens aiguisé de la découverte, Yvon Lambert, Eric Mézil et quelques autres dans le sud, puis en France, ont imaginé des événements qui mettent en valeur les nouveaux promus de ces écoles d’art… ainsi est né Rêvez (1) et ainsi va Rêvez (2) qui occupe une belle et bonne partie du Musée et, disons le tout de suite, si la peinture de Joël Degbo, élève de de Djamel Tatah (il n’y a pas de hasard), tels Lampadaire pasteur (2017) ou On y graillait de mi (2017), nous ont séduit, notre coup de cœur va à deux toiles et à une installation de l’Avignonnais Arthur Novak dont l’Orgue de Pan (2017) laisse songeur et précipite dans un rêve… La nature luxuriante où il a séjourné pour mener ce travail ressort à grand coup de traits noirs formant des bambous mais ce qui attire c’est ce piano complété de tuyaux de bambous et de bois, offrant la vision d’un orgue aussi vintage que poétique et qui convainc tout à fait.

Mais le clou de cette nouvelle exposition est sans nul doute la présentation des œuvres Djamel Tatah, Franco- Algérien né à Saint-Chamand et dont les œuvres illuminent les murs du Musée… Sa technique captive le regard puisqu’il mêle la peinture à l’huile avec la cire qui donne à la fois un coté profond et brillant à son travail. Confrontées aux oeuvres de Richard Serra, Cy Twonbly ou Robert Barry, on perçoit tout de suite la dimension poétique et universelle de ce travail. Sur des fonds monochromes, sont tracés des personnages, simples, presque stylisés qui peuvent, comme on le voit au dernier étage de la collection Lambert, être assimilés aux sérigraphies d’artistes comme Warhol, reproduites à l’infini, placées côte à côte comme une immense forêts d’hommes clonés… c’est vertigineux. Ces polyptyques rappellent à la fois les grands peintres classiques et ceux de l’art minimal qui sont tout autour comme autant de supports qui apportent aux œuvres de Djamel Tatah un contexte qui permet d’errer tout en rêvant dans un Musée dont, décidemment, tout semble nouveau…

Emmanuel Serafini

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN