AU TnBA, BRECHT ET GUY PIERRE COULEAU FONT LA PAIRE

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« Maître Puntila et son valet Matti » / Brecht / Guy Pierre Couleau / TnBA du mardi 11 au samedi 15 mars / création en octobre 2012 à la Comédie de l’Est, CDN d’Alsace-Colmar.

Distinguer, pour ne point les confondre dans un raccourci abusif, cultures populaires et dévoiements populistes, tel est bien l’objet pérenne du théâtre dialectique de Bertolt Brecht (mis ici en scène avec grande justesse par Guy Pierre Couleau) dont l’urgence nous est rendue d’autant plus sensible qu’il vient percuter de toutes récentes déclarations, à haute toxicité scandaleuse, proférées avec l’aplomb de ceux qui font « front » à ce qu’ils désignent, non sans une superbe arrogance, comme relevant de l’élitisme anti-populaire …

Une petite ville du Vaucluse que tout inviterait à la douceur de vivre si ce n’était que la terre ici est devenue « bleue (marine) comme une Orange » sert de théâtre à cette indécence. En mettant à mal le très beau vers de Paul Eluard, en renversant dans son contraire la belle inspiration libératrice du poète, l’actuel maire d’Orange, candidat à sa succession, n’a-t-il pas assimilé pour mieux le vilipender – comme avait pu le faire naguère celui de Marignane, Vitrolles ou encore Toulon – tout ce qui fait culture aux « cultureux de gauche » dont « les Orangeois se tamponnent le coquillard » (toujours selon la même source, Jacques Bompart, le premier édile de la ville) ? Et de poursuivre, dans la gazette de son théâtre municipal, que face à ce déferlement d’élitisme obscur d’inspiration marxiste, il faut de toute urgence favoriser « l’émergence d’une contre-culture populaire » à base d’aromathérapie, de contes de Provence, de comédies de boulevard et d’annoncer une œuvre du « remarquable » présentateur de TF1, Jean-Pierre Pernaut, chantre des terroirs locaux pour ne pas dire « nationaux ».

Alors oui, il est de toute urgence de (re)jouer Brecht ! Le TnBA de Bordeaux en Aquitaine s’en est fait un devoir civique. De populaire, en effet, cette pièce a toutes les caractéristiques : le spectateur est invité au festin qui se déroule sur le plateau jusqu’à lui-même être enivré par le rythme des bouteilles d’aquavit descendues par les acteurs. Mais ne nous y trompons pas, s’il est délicieusement ébouriffé par le tourbillon qui se déroule sur scène, il n’est pas plus que les acteurs eux-mêmes, éméché. En effet si le quatrième mur, celui séparant les acteurs des spectateurs s’est effondré rendant perméables les deux espaces, celui du plateau et celui de la salle, la distanciation chère à Bertolt Brecht fait que ni les uns, ni les autres, ne sont dupes que tout cela n’est qu’une « représentation » de la réalité.

Et c’est d’ailleurs à ce prix que la réflexion du spectateur, rendu à l’état d’électron libre puisqu’il n’est pas tenté « d’adhérer » au sens physique du terme à la proposition, va pouvoir se mettre en action. Les intermèdes chantés en allemand par Nolwenn Korbell sont là aussi pour créer des pauses dans la narration et participent à cette distanciation voulue en créant des temps de reprise de contact avec le réel. Dès lors, du fait de ces dispositifs liés à un parti pris délibéré autant de l’auteur que du metteur en scène, loin de fusionner avec le sort des protagonistes ressenti comme des destins individuels pitoyables, l’homme-spectateur va se saisir de ce propos pour « réfléchir » sa propre vision des relations dominant-dominé.

Le rapport dominant-dominé, c’est bien de cela qu’il s’agit dans cette fable inspirée par un conte rapporté par l’hôtesse – écrivaine elle-même – qui avait accueilli en 1940 l’exilé qu’était alors Bertolt Brecht, venant se mettre à l’abri dans sa retraite finlandaise des fureurs nazies déferlant sur l’Europe.

Puntila est le maître d’un domaine où il règne de manière absolue, bâtissant ses relations aux autres comme il gère ses affaires. Il a l’arrogance cynique de ceux qui possèdent, de ceux qui sont persuadés que l’argent et la richesse donnent droit à tout : le pouvoir sur les choses, certes, mais aussi sur leurs semblables – si dissemblables soient-ils – qu’ils pensent bien pouvoir mettre à leurs pieds (et ce n’est pas là qu’une image …) comme bon leur semble puisque, disposant du nerf de toute guerre, l’argent, ils possèdent par la même occurrence ceux qui cruellement en manquent et sont contraints de se prosterner devant eux pour quémander les quelques subsides nécessaires à leur survie. Mais, comme dans tout système le plus établi soit-il, une faille existe : cet homme cynique et brutal à l’envi devient bon et généreux (quoique … ne serait-ce pas pour mieux manipuler son prochain en se montrant alors séducteur ou bien encore charitable?) quand il a bu …

Quant à son valet et chauffeur, Matti, à l’instar de sa double fonction qui le met vingt-quatre heures sur vingt-quatre au service de son maître, il est lui aussi double : serviteur zélé et asservi aux caprices de Puntila, il montre une grande liberté d’esprit comme le prouvera sa conduite exemplaire à plus d’un titre en ce qui concerne l’œuvre émancipatrice à mener contre les forces oppressives auxquelles chacun de nous est immanquablement livré lorsqu’il s’agit de vendre sa force de travail au détriment de sa liberté.

Ce couple dissymétrique va décliner toutes les variables de la complexité des rapports entre dominant et dominé. Le lieu de ce conflit ne se situe pas uniquement à l’extérieur d’eux, dans les rapports de maître à valet qui sont les leurs, mais aussi à l’intérieur de chacun d’eux. En effet, si Puntila incarne la figure du maître dominant et Matti celle du valet dominé, le rapport de forces entre eux va vite vaciller quand le chauffeur, après avoir courbé tel le roseau son dos, va conduire le jeu en refusant la main d’Eva, la propre fille du maître promise à l’attaché d’ambassade subitement « discrédité », et ensuite, afin d’en finir avec la soumission, en décidant avec un « détachement » tranquille d’abandonner le maître et son domaine pour recouvrer sa liberté. De même, à l’intérieur de chacun d’eux, le conflit entre les traits dominants et le substrat secondaire va amener l’un à se montrer avenant, lui qui ne pense qu’à capitaliser ses richesses et l’autre, peu amène (vis-à-vis d’Eva notamment qu’il repousse sans faire grand cas d’elle-même), alors qu’il incarne par ailleurs certaines valeurs humaines inaliénables.

C’est cette double duplicité – qui ne manque pas de nous « surprendre » et donc qui nous tient « éveillés » – que cultive à bon escient Brecht tant il a à l’esprit cette double injonction : faire rire au travers de situations qui peuvent paraître contradictoires et faire réfléchir en n’allant pas dans le sens du prêt-à-penser cousu main. Faire rire et faire réfléchir, les deux mamelles d’une culture populaire exigeante qui amène chacun à entamer une jubilatoire quête de sens.
La scénographie imaginée par Guy Pierre Couleau sert au mieux non seulement le texte de Brecht (Comédiens qui jouent « juste », sans en faire trop, en inscrivant leur personnage avec force et retenue ; Pierre-Alain Chapuis et Luc-Antoine Diquero dans les deux principaux rôles, auxquels on peut associer tous les autres, excellents aussi) mais bien au-delà de ce qui se dit sur scène, est au service des messages subliminaux contenus dans son œuvre. En effet, en choisissant comme décor des signes épurés que sont un sauna (lieu de la nudité des corps personnels et sociaux qui vont ainsi laisser « transpirer » leur vérité), quelques tables métalliques où les convives seront conviés aux ripailles des fiançailles d’Eva et de l’Attaché, quelques paravents où en ombres chinoises se profileront les femmes amorçant la danse séductrice de celles qui auraient bien voulu épouser le (l’argent du) maître, la sobriété est de rigueur. En effet, selon le vœu du dramaturge allemand, il faut éviter de saturer le plateau de signes qui détournaient immanquablement le spectateur de son travail de recomposition de la scène.

Un théâtre donc sans concession aucune qui tout en nous faisant rire et en nous tenant en haleine plus de trois heures durant, nous invite à repenser les rapports dominants-dominés que notre société entretient de manière d’autant plus rude qu’ils avancent masqués des vertus du nouveau management ; ainsi un slogan d’Orange (cette fois-ci, l’opérateur téléphonique …) « Et si l’on inventait un nouvel art de vivre ? » … qui a déjà conduit au suicide de plus de dix personnes en ce début d’année 2014.

Ainsi, le théâtre de Brecht est-il là pour nous rappeler qu’on n’en a jamais fini avec l’oppression, si « invisible » soit-elle. La chute de cette pièce emblématique de l’esprit critique à cultiver comme source inaliénable de liberté devrait, n’en déplaise aux contempteurs de la culture, être gravée au frontispice de nos monuments publics comme le rappel d’un acte civique seul susceptible de dessiller les yeux de nos démocraties assoupies : « Il est temps que tes valets te tournent le dos. / Un bon maître, ils en auront un / Dès que chacun sera le sien. ».

Yves Kafka

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