« A SPACE IS A SPACE IS A SPACE », DAZ, BERLIN
Berlin, envoyée spéciale.
A Space Is a Space Is a Space / Deutsches Architektur Zentrum, Berlin / Curators Karima Boudou, Céline Poulin, Agnès Violeau / Exposition développée dans le cadre du programme Jeunes Commissaires / 11 septembre – 8 novembre 2015.
Imaginez une exposition qui vous entraine de Berlin aux portes du désert des Mojaves, des berges de la Spree aux contrées fictionnelles de Forgotten, de Londres à New York en passant par les paysages marins de l’Essex.
Imaginez une exposition que vous pouvez glisser dans votre sac, emporter dans les transports, laisser reposer sur la table de chevet.
Imaginez enfin une exposition qui donne accès non pas aux œuvres finies, assujetties au seul régime de la monstration, mais aux processus de travail, à l’amas de matières, aux échanges liés à différentes étapes de production, aux notes de recherche des artistes.
Le projet curatorial est vertigineux. Cette édition spéciale de JBCQVF, revue littéraire et artistique qui fête ses dix ans, déploie dans ses pages, et dans l’ensemble de l’espace du DAZ, une véritable réserve de potentialités, une invitation à prendre le temps et à plonger dans ses contenus qui parviennent à tisser des relations complexes avec les autres pièces exposées dans la galerie, dans de subtils jeux de miroirs, déplacements et mises en abime, geste de résistance, irruption d’autres rythmes et d’autres manières d’entrer en contact et de s’approprier les œuvres.
A l’initiative d’Agnès Violeau, plusieurs artistes ont offert des pièces inédites ou des bribes de travaux en cours, dont certaines fonctionnent comme autant de protocoles performatifs qui vont être activés tout au long de l’exposition. Nous étions déjà familiers de la beauté plastique de l’objet éditorial, avec son graphisme minimaliste, le choix affirmé d’un noir et blanc élégant et les dessins poétiques de Laetitia Bénat. Nous sommes saisis par l’intelligence avec laquelle se déploie ce réseau de sens qui orchestre une polyphonie de perspectives et parvient à déplacer les limites de l’expérience esthétique, littéraire et spectatoriale. En ligne de mire le concept d’espace public, augmenté par une véritable prise en compte de sa dimension anthropologique, la démocratie participative, la fabrique sociale des œuvres, avec une attention toute particulière pour les pratiques éphémères, furtives.
A Space Is a Space Is a Space – physique et sensoriel, discursif, performatif et latent, virtuel et éditorialisé, l’espace du Deutsche Architektur Zentrum se laisse appréhender selon des grilles de lecture multiples, en perpétuel mouvement. Mind the Gap désigne d’ailleurs tout un pan du projet pris en charge par Céline Poulin : les seuils sont diffus, les frontières poreuses. L’exposition soutenue par le programme Jeunes commissaires et le DAZ s’installe dans les interstices, dans des formes essentiellement dialogiques. Jean-Pascal Flavien imagine une zone de visibilité accrue que le visiteur partage avec les œuvres, sous le regard d’une caméra qui assure la transmission des images en temps réel sur Internet à l’adresse http://www.mindthegap-ack.net. Les technologies connectées constituaient déjà un agent de tout premier ordre dans sa pièce Statement House (temporary title), montée pendant plusieurs mois près de l’entrée principale du Royal College of Art à Londres. Et JBCQVF de reprendre dans ses pages des fragments d’échanges Twitter autour de ce projet.
Intérieur/extérieur, intime/public – la lisière est trouble. Une serviette de bain est jetée négligemment au sol. Clémence de la Tour du Pin y a fait broder, dans des caractères black-métal, un texte crypté renvoyant en hyperlink vers une histoire de cannibalisme virale qui hante encore la mémoire de l’Internet. Le silicone confère une texture quasi-viscérale aux sculptures de Vanessa Safavi autour desquelles des pendentifs d’adolescentes semblent sceller une nuée de fictions entre le corps, les organes et la peau. Dans les pages de JBCQVF, Kader Attia nous livre un passionnant texte où les scarifications, en tant que signes qui relient l’individu à un groupe d’appartenance, marquent une nouvelle étape de ses recherches sur la blessure et sa réparation. Le Moi-peau, concept développé par le psychanalyste Didier Anzieu, et des expériences en ethnopsychiatrie font résonner cette contribution avec la très dense installation que l’artiste présente dans le cadre de la Biennale de Lyon.
L’écriture déborde ses cadres, devient elliptique pour résister à la censure et au contrôle autoritaire dans la proposition de Joanne Pouzenc, Post+Capitalist City, elle regarde du côté du langage des fleurs pour mieux orchestrer un permanent échange des rôles entre l’artiste, le critique et le spectateur dans l’intervention de Natalie Czech, Critic’s bouquets. Réduite aux simples signes sténographiés, avec toute la marge de subjectivité que cette opération de traduction implique, cette écriture documente des mouvements d’une chorégraphie imaginée par Alicia Frankovich, Defending Plural Experiences et quelques pages plus loin, inscrit le protocole d’une pièce à instruction imaginée par Nina Beier et Marie Lund, The Différence between Humans and Walls, activée lors du vernissage de l’exposition. L’écriture encore consigne la genèse et les bases d’une intervention performative de Jason Dodge au DAZ et devient pure matière plastique, libérée des contraintes de l’information dans la proposition de Michael Riedel, surface plane dépliée telle une topographie sur le mur ou épaisseur et strates contiguës, aux passages secrets dans les pages de la revue.
Il y aurait encore tant de choses à dire sur les projets de Rosa Barba, Christian Jankowski, Rosemarie Trockel ou encore sur l’ombre de Marcel Duchamp qui pointe dans les recherches d’Eric Stephany. JBCQVF recèle bien d’autres passionnants moments de la création contemporaine, la somme infinie de ses promesses, pour paraphraser Maurice Blanchot. Son geste est empreint d’une jubilatoire dimension itinérante, nomade qui agit par capillarité et contagion, tout naturellement : J’aime Beaucoup Ce Que Vous Faites ! Libre à chacun de construire son parcours.
Smaranda Olcèse,
à Berlin
Images : 1/ Couverture, dessin Laetitia Bénat © de l’artiste et Revue JBCQVF : 2/ Michael RIEDEL © de l’artiste et Galerie Michel Rein (Paris – Brussels)



























