PETER BROOK, « BATTLEFIELD » AUX BOUFFES DU NORD

brook

Battlefield de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne / Théâtre des Bouffes du Nord / 15 septembre – 17 octobre 2015.

Son épopée de neuf heures, Mahabharata, créée au festival d’Avignon à la Carrière de Boulbon, en 1985, inscrite à jamais dans la mémoire des spectateurs, fait désormais partie de l’histoire du théâtre.

Trente ans après, Peter Brook revient à ce texte colossal, proliférant, somptueux, de quelques 200 000 vers, et son regard se pose avec une acuité inouïe sur ce qui y résonne, plus que jamais, avec les temps que nous traversons.

Le titre l’énonce sans concession, Battlefield, champ de bataille.

Le geste théâtral est concentré, se déploie magistralement dans une radicale économie de moyens. Ce splendide antre du Théâtre des Bouffes du Nord est nu et exposé. Pour le magnifier, Peter Brook s’est entouré de collaborateurs de longue date : Toshi Tsuchitori, maitre de percussions japonaises traditionnelles, qui avait créé la musique de Mahabharata et Philippe Vialatte, qui signait les lumières pour la première.

Murmure, frémissement, frappes rapides sur une membrane tendue et le lieu commence à vivre. Les mots s’impriment distinctement dans nos esprits. Voix, pauses, intonation, rythme, distance, couleur, texture d’un tissu, qualité des lumières ou de l’émotion contenue, tout se conjugue dans l’affirmation irrésistible des faits et gestes de l’épopée sanscrite. Le présent enfle et déborde. La concentration est essentielle. Les interprètes, blocs de présence, d’une invraisemblable densité. Leur art, extrêmement puissant. Il s’agit de dire les mots et être attentif aux échos que ces mots éveillent en eux, confie le maitre. Cette mer infinie de sang et de boue qui suinte du champ de bataille gagne ainsi une terrible consistance sur le plateau dépouillé des Bouffes du Nord. Les pieds nus du roi vainqueur semblent s’y enfoncer. Il lève la tête vers les hauteurs de la coupole, il suit du regard des vautours, qui soudainement acquièrent une menaçante réalité, prêts à piquer sur les corps déchiquetés. Davantage que leurs gestes, d’une belle simplicité, ce sont les yeux des interprètes qui parlent : grand ouverts, qui voient des choses, nous aimantent et nous entrainent dans des visions.

Peter Brook orchestre un subtil alliage de hiératisme et d’engouement, plaisir de plonger dans le cycle infini des histoires de sagesse de la Mahabharata : mangouste, faucon, ver de terre – les métamorphoses sont époustouflantes, qui ont lieu sans artifices. Tout au plus ce mouvement d’enveloppement, à la fois simple et baroque qui travaille l’informe et l’indicible, favorise la prolifération des passages et des plis, points de contact entre les différents niveaux. Etre tout à la fois le roi magnifiant, le prédateur, la bestiole qui rampe, l’une des grandes leçons de cette épopée se cache peut-être ici.

Le travail sur le gros plan est remarquable, qui nous tient le souffle coupé, concentrés sur une infime surface d’imminence, le bout d’un doigt qui va chercher une goute de miel suspendue au dessus d’un abime.

Jamais la voix des anciens n’aura résonné avec une telle détermination, claire, résolue et paisible. Par la puissance des mots qui deviennent autant d’occasions à des incursions dans les profondeurs de la chair, une forêt luxuriante se laisse dévorer par le souffle brulant d’un feu dévastateur. L’antre des Bouffes du Nord crépite, des lueurs rouges lèchent les murs écaillés aux nuances terreuses, témoins d’une foule d’histoires. Les doigts insistent sur la membrane du tambour, pressions insistantes, rythmées, voraces. Le théâtre geint et soupire.

Les signes du ciel sont inquiétants et le roi vainqueur, maintenant, à son tour, ancien, nous invite à réfléchir ensemble. Le silence est dense et habité, le poids d’un présent chaotique s’y instille, qui rend l’atmosphère électrique, avant que les applaudissements n’éclatent.

Smaranda Olcèse

Photo © Simon Annand

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