FESTIVAL D’AIX : DEUX « IPHIGENIE » EN DIPTYQUE SUR UNE BRILLANTE MISE EN SCENE DE DMITRI TCHERNIAKOV

FESTIVAL INTERNATIONAL D’AIX EN PROVENCE. Iphigénie en Aulide : Tragédie-opéra de Christoph Willibald Gluck d’après Euripide et Jean Racine créée le 19 avril 1774 à l’Académie Royale de musique de Paris. / Iphigénie en Tauride : Tragédie mise en musique de Christoph Willibald Gluck d’après Euripide et Claude Guimond de la Touche créée le 18 mai 1779 à l’Académie Royale de musique de Paris.Festival d’Aix-en-Provence 2024 – Spectacle donné au Grand Théâtre de Provence les 3, 5, 8, 11 et 16 juillet 2024 à 18h – Direction musicale : Emmanuelle Haïm – Mise en scène, scénographie : Dmitri Tcherniakov.
Peut-être repenti de son « Cosi fan tutte » iconoclaste, fantasmé, contesté qui a bousculé le Festival d’Aix l’an dernier, Dmitri Tcherniakov revient à plus classicisme pour nous présenter le diptyque de Gluck « Iphigénie en Aulide » et « Iphigénie en Tauride », soit Iphigénie à l’heure du sacrifice exigé par les dieux et Iphigénie vingt ans plus tard dans sa vie ultérieure de prêtresse en Tauride.
Deux tragédies distinctes, tant dans leur forme que sur le plan musical, qui permettent à Dmitri Tcherniakov de nous livrer une réflexion sur la guerre au travers de la guerre de Troie, archétype et mère de toutes les guerres.
C’est dans cette cour versaillaise prérévolutionnaire imprégnée de culture classique et de mythologie antique, inépuisable source d’inspiration et ressort essentiel du monde artistique de l’époque, que Gluck fait revivre Iphigénie, cette héroïne mythique de la famille des Atrides, fille d’Agamemnon et Clytemnestre, sœur d’Oreste et amoureuse d’Achille, dont le sacrifice exigé par les dieux fut le point de départ de cette terrible aventure vengeresse qu’est la Guerre de Troie.
Malgré le drame annoncé et cet horrible rêve d’Agamemnon qui voit sa fille égorgée lors de l’ouverture, malgré la rigueur du cruel devin Calchas et les colères d’Achille, Dmitri Tcherniakov traite le premier opus « Iphigénie en Aulide » avec une certaine légèreté dans le monde bourgeois contemporain et dans un style cinématographique. La préparation de la noce est festive et la vive altercation entre Achille et Agamemnon (« de votre audace téméraire ») apparait presque comme un dialogue courtois. Heureusement que la musique de Gluck est là pour traduire toute la violence des sentiments.
Le décor unique est une structure géométrique, une sorte de palais aux murs de tulle transparent, offrant différents lieux de jeu. Les costumes sont festifs, de couleurs vives. Iphigénie apparait comme une adolescente qu’on croise de nos jours à la sortie des lycées, fragile et amoureuse mais qui murit au cours de l’action, jusqu’à se sacrifier corps et âme au bien commun. Achille est un cadre qui a réussi dans la vie, charismatique, sûr de lui et facétieux dans son costume rose. Clytemnestre est une bourgeoise un peu guindée, mère aimante et éplorée dans une robe de soirée verte et on pourrait imaginer Agamemnon, dans son costume violet et son nœud papillon défait, en grand patron de l’industrie en butte à la volonté des dieux du commerce et à un futur gendre dominateur.
Ce premier opus, du fait de l’horrible sacrifice annoncé, relève bien de la tragédie, mais une tragédie émaillée d’airs flamboyants (« Chantez, célébrez votre reine ») ou de passion amoureuse (« ne doutez jamais de ma flamme ») qui, somme toute, finit bien grâce à la déesse Diane qui sauve Iphigénie et qui bénit son mariage avec Achille. Une intention qui transparait dans l’ouverture qui, après quelques notes sombres, éclate dans un feu d’artifice musical avec ces vigoureux coups d’archets dont Gluck a le secret.
C’est l’entracte ! Le mot GUERRE apparait en grand sur le rideau de scène et semble nous dire que ce qui précède n’est qu’un prélude au désastre. Le vent va enfin pousser les vaisseaux grecs vers Troie et le pire est annoncé.
Le deuxième opus « Iphigénie en Tauride » nous conduit 20 ans plus tard. La guerre de Troie a eu lieu. Le décor initial est dépouillé de de ses fines parois de tulle et les arêtes de sa structure apparaissent comme un squelette lumineux sur une scène plongée dans le noir. L’ouverture nous entraîne dans une tempête redoutable, un puissant moment musical dans lequel l’orchestre et les percussions font feu de tout bois. Puis le calme revient et Iphigénie apparait, lasse, vieillie, tourmentée par des rêves effroyables. La Tauride est froide, loin de la lumière de Mycènes. Thoas, le roi de Tauride, est un guerrier en treillis militaire, meurtri par la guerre, autoritaire, dont le seul sceptre est un gilet de chantier rouge. Torturé par la prophétie selon laquelle il mourra de la main d’un étranger mais surtout, sans doute, par les démons de la guerre, il exige d’Iphigénie le sacrifice de deux étrangers naufragés de la tempête. Naufragés qui ne sont autres que son frère Oreste, qu’elle ne reconnait pas, accompagné de son fidèle ami Pylade.
Ce deuxième opus, intitulé « tragédie mise en musique » a tout de la tragédie classique. Les airs de bravoure ornementés et les rythmes colorés du premier opus ont laissé place à une partition profonde, sombre, qui dévoile les tourments intérieurs des personnages et les blessures de la guerre.
La mise en scène et le jeu des personnages expriment avec justesse les passions et les orages intérieurs. Les terribles et violents dialogues entre Oreste et Pylade, chacun voulant se sacrifier pour l’autre, malgré de curieuses chaînes qui les entravent dans leur jeu, constitue des moments d’intense émotion.
La distribution est de qualité et chaque personnage est crédible, tant par son physique et son jeu que par sa ligne de chant.
Corinne Winters assume la lourde charge d’incarner Iphigénie dans les deux opus. La voix est limpide et se déploie aisément dans tous les registres. Ses talents de comédienne la rendent particulièrement touchante tant dans son rôle d’adolescente fragile mais déterminée que dans son rôle de femme, murie et rongée par tant de drames mais toujours sensible et aimante.
Le rôle d’Achille est confié à Alasdair Kent qui, par sa voix puissante et claire, tient la dragée haute au chœur dans l’air « Chantez, célébrez votre reine » et qui s’impose comme un personnage fougueux et arrogant, au risque d’en faire trop dans des facéties souvent inutiles
Russel Braun incarne un Agamemnon imposant comme il se doit, déchiré entre son devoir et son amour paternel, et Véronique Gens une Clytemnestre passionnée, poignante en mère éplorée avec sa voix solide et nuancée mais d’une diction manquant quelquefois de netteté. Enfin le Calchas de Nicolas Cavallier, porteur de la terrible voix des dieux, est bien celui qu’on attend.
Dans le deuxième opus nous retrouvons avec plaisir Florian Sempey dans le rôle poignant d’Oreste, poursuivi par les Euménides, tout à fait à sa mesure. Son interprétation est remarquable, tant au niveau vocal que par son jeu de scène, et constitue sans doute le sommet dramatique de l’opéra. Les scènes qu’il partage avec Pylade, interprété brillamment et avec force par Stanislas de Barbeyrac sont particulièrement touchantes.
Tous les autres rôles sont parfaitement interprétés. On retiendra le Thoas, roi de Tauride, interprété par Alexandre Duhamel qui de sa voix puissante incarne cet ancien combattant détruit par la guerre, terrorisé par les dieux, au bord de la folie et en déshérence.
La direction musicale de ce magnifique diptyque antique de Gluck est confiée à Emmanuelle Haïm à la tête du Chœur et de l’Orchestre « Le Concert d’Astrée ». La direction est précise, limpide mais transmet avec nuances toute l’émotion et la force tragique de la partition. Les chœurs constituent quant à eux un personnage à part entière de l’œuvre, soit sur scène, soit dans l’ombre de la fosse, et sont toujours en harmonie avec l’orchestre et les solistes.
On sait gré au Festival d’Aix-en-Provence de présenter dans la même soirée les deux opus de cette fresque antique de Gluck qui réveille toutes les émotions qu’ont pu susciter en nous la famille des Atrides et la Guerre de Troie. Deux œuvres très différentes mais complémentaires que Dmitri Tcherniakov a su saisir pour nous parler de la guerre, de ses violences et de ses traumatismes. Et si la guerre de Troie a été voulue par les dieux, force est de constater que ces dieux, prompts à la guerre, sont toujours présents dans la tête des hommes.
Jean-Louis Blanc
Photo Monika Rittershaus

























