WET, LE FESTIVAL DES ÉMERGENCES, A FÊTÉ SES 10 ANS AVEC UN PROGRAMME DIGNE DE L’ÉVÉNEMENT

Les 10 ans du Festival WET – CDN de Tours – 27 mars-29 mars 2026.

La chanson dit : « Vingt ans, le bel âge », mais dix ans, ce n’est pas mal non plus. Et ce sont bien ces bougies-là que vient de souffler le Centre Dramatique National de Tours, à l’occasion de cette nouvelle édition de son festival consacré à l’émergence, le bien nommé WET.

Sur une idée généreuse de l’ancien directeur Jacques Vincey – qui avait confié à la jeune troupe permanente du Centre le soin de programmer ce festival d’un week-end en mars –, une initiative heureusement reprise par la nouvelle directrice, Bérangère Vantusso. Celle-ci y a ajouté, pour l’occasion (et peut-être faudrait-il le reconduire), une rencontre entre professionnels et compagnies. Une initiative à la fois intéressante et habile, qui a permis de créer du lien dès le premier jour et de briser les clans, lesquels, sans un tel rassemblement, tendent à se former et à se reformer naturellement.

Passé ce moment de réflexion et d’échange, nous avons pu découvrir « Faire la nique », conçu par Apolline Clavreuil. Issue du Théâtre National Bordeaux Aquitaine – elle a été l’assistante de Patrick Pineau pour Les Hortensias et de Lionel Dray pour Olalaland –, Apolline Clavreuil s’inspire des œuvres et des déclarations de Niki de Saint-Phalle. Elle met en avant le côté décalé et provocateur de cette artiste, qui tirait sur ses propres créations pour dénoncer la violence des armes. Sorte de cabaret grotesque, le spectacle repose sur l’énergie des comédiennes, très convaincantes. Une jeune troupe à suivre, sans aucun doute.

Nous avons également vu « Quand on dort on n’a pas faim », un cabaret queer magistralement porté par le comédien Anthony Martine, auteur de cette autobiographie où il mêle chant et propos engagés. Nous l’avions déjà remarqué dans Macbeth du Munstrum. Lui aussi est à suivre : il est évident qu’il va se faire une place.

Ensuite, l’auteur et metteur en scène Mathieu Barché nous a présenté son nouveau spectacle jeune public, « Fictions spéculatives ». Déjà repéré avec Amour(s), il narre ici la vie d’un vieux pommier, d’une jeune pleurote, d’une femme écolo, zadiste, qui manifeste pour préserver la forêt, et d’une coyote qui effraie les humains mais doit fouiller leurs poubelles, faute de nourriture dans des forêts de plus en plus réduites et polluées. Dans un décor simple, les marionnettes à taille humaine – notamment un pommier géant aux branches étendues – sont plutôt réussies. On retient quelques belles trouvailles, comme ce chant magique, qui n’est autre qu’une réorchestration de « Nous on est là » ! scandé dans les manifs…

Mathilde Panis et Emmanuelle Destremau nous ont, quant à elles, présenté « Icône.s », un spectacle basé sur l’admiration de Mathilde Panis pour Marlon Brando, et ce depuis son plus jeune âge. Son spectacle raconte cette quête du mythe, depuis le premier film qu’elle découvre, L’Homme à la peau de serpent, jusqu’à la fin de la carrière de l’acteur. À douze ans, elle rêve même de partir aux États-Unis pour le rencontrer chez lui. Sur scène, Mathilde Panis est accompagnée d’Emmanuelle Destremau – que nous avions croisée avec son texte Random Access Memory. Le spectacle commence comme une conférence sur l’artiste : sur scène, des praticables rouges, des micros et des objets évoquant la star. Toutes deux chantent pendant le spectacle. On finit par aborder le côté sombre de cette star, avec la polémique liée au tournage d’Un Tango à Paris et les dénonciations de Maria Schneider.

Nous vous avions déjà parlé du spectacle de Romain Gneouchev, « Une chose vraie », présenté au Train Bleu dans le OFF 2025 d’Avignon. Le voici de retour au théâtre de La Pléiade, avec une scène plus grande et surtout une hauteur qui permettait aux lumières de jouer pleinement leur rôle. Des lais de cyclos blancs sont posés sur toute la surface du plateau, partant d’une perche suspendue jusqu’au sol. Une chaise noire trône au centre. On aperçoit une boîte à thé, un livre, un objet étrange sur trois pieds à l’avant-scène, des balles de tennis, une chaussure de rollers, une petite boîte dont on apprendra qu’elle est en porcelaine, et d’autres objets indéfinissables. La comédienne Ysanis Padonou fait son entrée. C’est une jeune femme métisse. Elle porte un micro-cravate près de la bouche, mais aussi une oreillette. Et elle déclare être atteinte d’une forme précoce et héréditaire de la maladie d’Alzheimer. Quel est le premier outil d’une comédienne ? Sa mémoire. Aussi, Ysanis Padonou annonce que, sans son oreillette, elle ne pourrait pas jouer ce spectacle. Dès lors, c’est une montée chromatique dans l’émotion qui nous saisit. Elle décrit les symptômes qui ont touché sa mère, puis le test qu’elle accepte de faire et qui révèle qu’elle est porteuse de la maladie. Elle en est au stade 3 sur 7 de cette dégénérescence – en réalité, la maladie de Huntington, qu’elle appelle, pour dédramatiser, « Dingdingdong ». Si Ysanis Padonou raconte les symptômes de sa mère, elle nous prépare aussi aux siens, à la manière dont elle perçoit ce qui va la toucher. Elle retrace le parcours médical, les médecins consultés avant d’en arriver aux neurologues, qui prennent plus ou moins de temps pour expliquer, accompagner. En 2011, Ysanis Padonou passe une scène pour entrer à l’école de comédiens du Théâtre National de Strasbourg. Un trou de mémoire déclenche l’empathie d’une jurée, qui lui souffle le texte ligne à ligne. La scène est bouleversante. Ce spectacle est sous-tendu par une démarche, une réflexion à la fois sur le texte, sur l’espace, sur le jeu. Il repose sur un rythme qui mène le spectateur dans cette histoire. Romain Gneouchev pose tout cela en 1h20 de spectacle, permettant à la fois de garder le fil et de se laisser emporter par l’histoire. Il ne joue pas sur la corde sensible, ne laisse pas s’installer une empathie facile ou fausse. Il garde le cap, laissant les émotions nous parvenir du plateau, mais aussi de la salle. On remarque les visages des spectateurs, qui ont peut-être vécu cette situation, eux-mêmes ou à travers des proches.

Pour clore ce compte rendu, évoquons « L’Apprentissage », un texte de Jean-Luc Lagarce mis en scène par Suzy Baret-Fabry. Une merveille. Dans ce texte, Lagarce évoque son hospitalisation, conséquence du sida et de ses complications pulmonaires. Le sujet n’est pas joyeux, loin de là. Pourtant, Suzy Baret-Fabry, la metteuse en scène, et surtout Arthur Amard, le comédien, donnent à ce spectacle une ampleur et une ambition qui tombent à point nommé. Au début, on craint le pire. Les comédiens sont déjà sur scène, réunis autour d’un piano. Ils portent fracs, robes du soir ou robes de deuil, des fleurs à la main ; l’un d’eux tient un encensoir. Le rideau, noir, reste tiré. À l’avant-scène, un petit demi-cercle de fleurs délimite un espace où le comédien remercie le public d’être là, de s’être rassemblé pour un dernier hommage. L’atmosphère, à la fois drôle et burlesque, nous égare : on s’attend à tout, sauf à ce que le comédien se mette nu, sans qu’on en comprenne d’abord la raison. Puis le rideau s’ouvre. Arthur Amard s’enduit d’argile – il deviendra blafard. Il monte sur une chaise posée elle-même sur une table. Il passe la tête, tournée vers le public, dans une bâche de polyane semi-transparente, suspendue aux cintres. Ce nouveau rideau, à la fois opaque et translucide, laisse deviner des silhouettes en ombres chinoises, des gens qui s’affairent. La musique s’élève : contrebasse, cors et xylophone accompagnent le spectacle, traduisant les pensées du malade, les gestes du corps médical. Il s’étonne même d’être détaché du lit sans avoir jamais eu conscience d’y avoir été attaché. Pour qui a déjà été hospitalisé, la sensation décrite par Lagarce est immédiatement reconnaissable : cette façon anonyme, mécanique, de s’occuper d’un malade. « On me parle comme à un sourd, un imbécile, un vieux, devenu vieux sans qu’on le sache… » On s’inquiète de son état, tant le récit de Lagarce est désespéré. On voit son corps se transformer, on suit sa lente progression, puis on assiste à sa rémission. On sourit lorsqu’il se remet à marcher, chancelant, après de longues journées d’immobilité forcée. Le texte restitue à merveille cette impression de survoler son propre corps, d’être à la fois acteur et observateur de sa condition de malade, gravement malade. Il évoque les bruits de l’hôpital, les pleurs des chambres voisines lorsque les êtres qui y étaient alités quittent ce monde. Le spectacle vaut pour ses musiciens, ses chanteurs, toutes ces mains vivantes qui gravitent autour du malade. Il vaut pour Arthur Amard, dont la voix, placée sur la colonne d’air, rend encore plus prégnant l’état de santé du personnage qu’il incarne. Mais il vaut aussi pour le texte. Suzy Baret-Fabry nous permet de retrouver la musicalité du phrasé de Lagarce, ce qui n’est pas rien ! À la manière d’une Jeanne Candel ou d’un Samuel Achache, les instruments de musique accompagnent le cheminement de la pensée du malade. Et puis, contre toute attente, survient le happy end : le malade sort. Il marche dans la rue. « Je suis vivant puisqu’à nouveau je fais semblant », murmure-t-il. Tout est dit.

Emmanuel Serafini, envoyé spécial à Tours

Images: 1&3- Mathilde Panis et Emmanuelle Destremau « Icône.s » – 2- Apolline Clavreuil « Faire la nique » – 4- Romain Gneouchev « Une chose vraie » – 5- Suzy Baret-Fabry « L’Apprentissage » – Copyright les compagnies, Festival WET / CDN de Tours 2026.

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