TRIBUNE : POURQUOI LA FONDATION PRADA VEUT LEGITIMER L’IMITATION

andy warhol coca-cola(41)

Correspondance à Rome.
Tribune : Pourquoi la Fondation Prada veut légitimer l’imitation par Raja El Fani

Pourquoi est-ce tout à coup si important pour l’art européen de ratifier l’appropriation? D’un échange plutôt agressif sur Twitter avec le président du Centre Pompidou Alain Seban, j’ai trouvé le point faible du marché de l’art : la distinction entre copies et originaux nuit terriblement aux affaires.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’imitation, qui a fait le succès du capitalisme chinois, n’est pas l’ennemi de l’économie. Après l’affaire Koons et le retrait de l’œuvre « Fait d’Hiver » de l’expo en cours au Centre Pompidou pour plagiat, il est très probable que les musées aient besoin de rassurer les collectionneurs qui prêtent leurs œuvres d’art.

Depuis cette affaire, de Milan à Paris, on se mobilise pour prouver que l’art occidental se base sur la reproduction. Selon Salvatore Settis, le commissaire de l’expo qui inaugurera la future fondation Prada à Milan, on peut même remonter jusqu’à l’Empire Romain.

Les Romains dans leur assimilation de l’Art Grec avaient tout simplement légalisé l’imitation. À l’époque c’était simple, il n’y avait pas de droit d’auteur ni de problème de contrefaçon. Mais peut-on aujourd’hui soutenir que les artistes ont le droit de copier ? Oui, le Pop Art en est la preuve, mais à condition que ce soit déclaré ou évident.

Warhol reproduisait des produits mondialement connus comme le Coca-Cola. Jeff Koons a ensuite intégré la reproduction de produits moins connus comme la pub Naf-Naf de Davidovici qui n’est certainement pas aussi iconique que Coca-Cola. Or quand la référence à l’original n’est pas explicite, c’est là que le bât blesse et qu’on s’expose aux procès.

Duchamp, le précurseur de la sérialité, a encouragé la multiplication de ses ready-made puis le théoricien Benjamin a été même jusqu’à affirmer que les copies, grâce aux prouesses techniques de l’industrie, sont supérieures à l’original. D’un point de vue technique c’est peut-être vrai, mais l’original – qu’il soit artisanal ou industriel – reste la seule pièce à conviction apte à établir une primauté historique.

Conclusion : même si le concept d’authenticité artisanale est désormais dépassé, et que la différence entre copie et original est techniquement infime, pour l’histoire c’est toujours ce qui arrive en premier qui compte.

Pour en revenir à Salvatore Settis qui dédouane l’imitation, sa théorie tombe tout juste après l’affaire Koons défendu publiquement par le président du Centre Pompidou avec un argument similaire (voir mon article précédent) qui ne suffit cependant pas à contourner les accusations de plagiat.

Jusqu’où est-on prêt à aller pour favoriser le marché de l’art ?

La théorie de Settis sur l’origine de la reproduction dans l’art frise le révisionnisme et fait même soupçonner que l’Empire Romain englobant la culture grecque n’est autre qu’une métaphore des Etats-Unis s’appropriant depuis plus d’un demi siècle de la culture européenne.

Pourquoi parler encore d’art américain et d’art européen si l’on puise dans les mêmes ressources? Ne sommes-nous pas partie d’une seule et même culture occidentale ? Si c’est le cas rien ne justifie une telle différence de valeur (et de prix) entre un artiste américain et un artiste européen d’un même courant international.

Pourtant, alors qu’aujourd’hui à Bruxelles le Parlement Européen célèbre le précurseur de l’Informel, le grand Alberto Burri, les Etats-Unis ne sont pas prêts à reconnaître qu’un artiste italien a inspiré l’art américain, en commençant par Rauschenberg. Si la primauté entre Burri et Rauschenberg reste à prouver, les deux artistes devraient en attendant avoir la même cote.

Le Guggenheim de New York prépare toutefois une grande rétrospective en octobre 2015 sur Burri. Mais sur le New York Times du 15 janvier 2015 (cfr. l’article de Carol Vogel), on découvre que la curatrice de l’expo Burri, Emily Braun, spécialiste américaine de l’art contemporain italien, spéculera sur l’hypothèse d’une genèse américaine de l’art de Burri.

L’expo-évènement du Guggenheim, qui ira ensuite telle quelle en Italie et en Allemagne, aura pour titre «Painting trauma» ce qui brouille et diminue la place réelle de Burri dans l’histoire de l’art international. Bien trop vague consécration pour celui que l’histoire (et pas le marché) érige pourtant précisément comme le père fondateur de l’Informel.

Ainsi le refus des États-Unis de partager équitablement leur part d’internationalisme avec l’Europe est de moins en moins justifiable d’un point de vue historique. Preuve que c’est l’Amérique pas les pays européens à devoir apprendre à renoncer au nationalisme.

Raja El Fani
à Rome

Image : Andy Warhol, Coca-cola bottles, 1962 / copyright The estate of Andy Warhol

Comments
One Response to “TRIBUNE : POURQUOI LA FONDATION PRADA VEUT LEGITIMER L’IMITATION”
  1. culturieuse dit :

    Merci pour vos mises au point toujours très intéressantes.

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