CANIBALIA, JULIA MORANDEIRA ARRIZABALAGA, KADIST FOUNDATION

Julia-Morandeira-photo

Canibalia, Julia Morandeira Arrizabalaga / Kadist Foundation, Paris / 6 février → 26 avril 2015.

Canibalia est une recherche et un projet d’exposition autour de la notion et de la figure du cannibale réalisés par Julia Morandeira Arrizabalaga. Réunissant des artistes d’Amérique du Sud et du Nord, du Portugal et d’Espagne, l’exposition propose une exploration visuelle de l’anthropophagie qui sera ponctuée d’événements.

Le cannibale est une invention récente. Sa première mention date du voyage américain de Christophe Colomb en 1492, lorsqu’il entend parler de mangeurs d’hommes dans des tribus belliqueuses habitant sur les îles du sud de l’archipel des Caraïbes, “qui avaient juste un œil, un visage de chien”, appelés carib et caniba. La création de ces deux termes — qui ont ensuite à la fois désigné le monstre anthropophage et la zone géographique qu’il occupe — résume bien le creuset colonial, moderne et capitaliste dans lequel cette figure s’est construite. Le cannibale a ainsi défini un sujet, un territoire et un imaginaire instable et spéculatif dans lesquels les spectres renouvelés d’altérité, d’anxiétés culturelles et d’intérêts impériaux ont convergé. Être sacrifié, coupé en morceaux, dévoré devient alors la crainte la plus récurrente dans l’imaginaire des Européens envers l’Amérique, donnant naissance à une multiplicité de significations et d’images du trope du cannibale.

Cependant au XVIe siècle, le cannibalisme avait plus à voir avec les idées et l’imagination qu’avec l’acte même de manger, faisant plutôt référence à d’autres manifestations telles que la féminité vorace, la sorcière lascive ou encore la tension masculine coloniale entre le désir de manger et la peur d’être mangé. Il a ainsi contribué à dépeindre l’Amérique comme un lieu d’abondance et d’exubérance mais aussi comme un lieu d’abjection, aux pratiques sexuelles « innommables » et aux « mauvaises habitudes ». Au-delà de la morale, le cannibale pouvait aussi faire référence à l’Indien rebelle et à la main-d’œuvre d’un nouveau système d’exploitation et d’expropriation. Il était la marque du sauvage, du sans foi ni loi, de tout ce que la modernité considérait comme primitif, toujours représenté avec des motifs végétaux. Le cannibalisme se trouvait aussi à cette époque au cœur des débats juridiques, faisant du cannibale un objet de loi et de justification pour la conquête, mais aussi à l’inverse, une métaphore de la violence des colons. A l’âge des premières collections et classifications de la connaissance, l’Indien cannibale devint aussi un objet naturel d’étude ethnographique et d’exposition. En somme, il était l’expression d’une terreur culturelle.

Depuis sa création, la figure du cannibale déborde donc du simple acte anthropophage, s’inscrivant davantage dans l’idée de guerre et de vengeance. Manger l’autre signifiait manger sa position et sa perspective sur le monde, ce qui impliquait la transformation de soi à travers l’incorporation de l’autre ainsi qu’une compréhension de la société comme une force centrifuge d’échange. Ce schème fonctionne dans un contexte où les partitions modernes entre la nature et la culture, l’animé et l’inanimé, l’humain et le non humain, n’opèrent pas. Au lieu de cela, il propose une topologie de perspectives et de positions dans un écosystème interconnecté, dans lequel la distribution prend la place de la production et l’échange se substitue à l’accumulation. On peut d’ailleurs tirer un fil vert du cannibalisme depuis les comptes-rendus des colons au XVIe siècle jusqu’à l’anthropologie aujourd’hui, en passant par les écrits et les travaux du mouvement Antropofagia dans les années 1920 au Brésil. Ceci fait à son tour écho aux luttes récentes pour la reconnaissance des terres indigènes et les droits de la nature.

Canibalia explore la construction du cannibale comme bricolage de ces différentes métaphores à travers la friction de documents historiques, d’objets et d’œuvres contemporaines. Le but est de perturber les archives visuelles et épistémologiques afin de remettre en question sa lecture naturalisée et univoque. Le cannibale forme une image instable et sismique à travers laquelle différentes temporalités et lignes de fuite entre des sujets à première vue éloignés, mais pourtant profondément liés, convergent et entrent en collision. C’est par conséquent l’ambivalence fondamentale du trope du cannibale que l’exposition rend visible : comment le cannibalisme — considéré comme un paysage métaphorique — défie et réarticule constamment la rhétorique de la colonialité, qu’elle soit impériale ou globale ; comment il implique à la fois la peur de la dissolution de soi et l’appropriation d’une différence. Explorant cette logique de prédation, de capture et de digestion de l’autre, Canibalia pose l’hypothèse d’une géographie de positions et de perspectives dévorantes, dans laquelle le sujet, le territoire et l’environnement reflètent la plasticité de la pensée. En résumé, elle est une invitation d’où (re)penser le cannibalisme et le cannibale comme espaces de dissidence, de désir, de communauté, d’écologie et d’échange.

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