FESTIVAL D’AVIGNON. « BÂTIR » : LES MURS DE L’HERITAGE COLONIAL

FESTIVAL D’AVIGNON 2026. « Bâtir » – Texte de Marie Alié, Salim Djaferi, Clément Papachristou – Mise en scène : Salim Djaferi et Clément Papachristou – du 17 au 24 Juillet 2026 au Théâtre Benoit XII à 18h – durée 1h15.

Après avoir interrogé le langage dans Koulounisation, Salim Djaferi poursuit son exploration de  l’héritage colonial avec Bâtir. Cette fois, ce ne sont plus les mots qui l’intéressent, mais les murs, les immeubles et les villes. Fidèle à son théâtre documentaire, il ne cherche ni à convaincre ni à accuser. Il enquête, rassemble les pièces d’un puzzle intime et historique et invite le spectateur à regarder autrement des paysages urbains que l’on croyait connaître.

Sur un vaste plateau baigné de blanc, simplement bordé de grands rideaux gris, Salim Djaferi dessine d’abord l’espace avec son propre corps. Avant même que les premiers éléments de décor  n’apparaissent, il fait naître routes, frontières invisibles et immeubles par la seule précision de ses gestes. Chaque mouvement semble prolonger sa pensée.

Son corps devient tour à tour paysage, architecture et mémoire. Lorsqu’il se redresse, les bras réunis au-dessus de la tête, le corps ancré dans une troisième position, une tour semble surgir sous nos yeux. Une image d’une grande simplicité, mais d’une étonnante puissance.

Les archives et les plans qu’il présente, dévoilent peu à peu un urbanisme conçu pour organiser la séparation. En Algérie, une large voie de circulation distingue les quartiers européens, ouverts sur la mer, des cités réservées aux Algériens. Plus qu’un simple aménagement de l’espace, cette organisation urbaine révèle une séparation des populations qui trouvera un écho dans les grands ensembles construits en France. Lorsque les maquettes immaculées des  rands ensembles français apparaissent, le rapprochement s’impose presque naturellement. Les bâtiments se répondent, tout comme la logique qui les a façonnés.

L’arrivée de Sasha Martelli rompt la solitude de l’enquête, ensemble, les archives prennent corps et les maquettes se construisent, se déplacent puis s’effondrent dans une chorégraphie d’une grande précision où chaque geste participe au récit tout en étant spectaculaire sans jamais être démonstratif. Derrière ces tours qui s’effondrent se dessine l’abandon progressif de quartiers désertés par les classes moyennes et laissés aux familles issues de l’immigration, tandis que les politiques publiques cessent peu à peu de les entretenir.

La délicatesse avec laquelle Salim Djaferi conduit son enquête contraste avec la violence des faits qu’il met à jour. La blancheur du plateau, la sobriété de la scénographie et le travail de la lumière installent une atmosphère presque clinique, celle d’une conférence où les archives deviennent les véritables protagonistes. Lorsqu’il donne lecture de documents administratifs retrouvés au fil de ses recherches, le silence gagne la salle. Ces textes, librement  consultables par le public, témoignent d’une politique de ségrégation longtemps demeurée invisible. Sans jamais céder à la démonstration, le spectacle laisse les documents produire leur propre effet. Et celui-ci est saisissant.

Au cœur de cette enquête minutieuse, Salim Djaferi offre un moment d’une grande pudeur en donnant la parole à sa mère. Son récit, simple et retenu, sur son arrivée en France et les différents lieux où la famille s’est installée apporte à cette recherche une véritable émotion discrète et pudique. Les archives cessent alors d’être de simples preuves pour rencontrer une mémoire vivante. C’est sans doute là que Bâtir touche le plus juste, lorsque la grande Histoire et l’histoire familiale se répondent sans jamais se concurrencer.

Chaque détail semble pensé avec précision. Les gestes, les silences, les lumières et les déplacements s’accordent dans un rythme parfaitement maîtrisé, sans une fausse note. Pourtant, cette maîtrise laisse parfois le spectateur à distance. La blancheur du plateau, l’épure de la scénographie et la retenue de la mise en scène installent une forme de distance qui freine l’émotion. Ce choix n’en demeure pas moins cohérent. Il fait écho à ces lieux standardisés où furent logées tant de familles à leur arrivée en France, comme si l’esthétique elle-même portait la mémoire du déracinement et d’un accueil déshumanisé.

Salim Djaferi ne délivre pas une leçon d’histoire mais démontre avec Bâtir que les villes conservent la mémoire des rapports de domination qui les ont façonnées et révèle ce que les murs continuent silencieusement de raconter de génération en génération et de souffrance en frustration.

Béatrice Stopin

Photo C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

Laisser un commentaire

  • Mots-clefs

    Art Art Bruxelles Art New York Art Paris Art Venise Biennale de Venise Centre Pompidou Danse Festival d'Automne Festival d'Avignon Festivals La Biennale Musiques Opéra Performance Photographie Théâtre Tribune
  • Archives