FESTIVAL D’AVIGNON. « BUNKER », UN SUJET AMBITIEUX ET NÉCESSAIRE, QUE MARION SIÉFERT PEINE À SUBLIMER

FESTIVAL D’AVIGNON 2026. « BUNKER » – Texte Matthieu Bareyre, Marion Siéfert – Mise en scène de Marion Siéfert – La FabricA – Du 19 au 25 Juillet à 18h00 – Durée : 2h30.
Marion Siéfert fait partie de ces metteuses en scène qui aiment prendre le théâtre à rebours des évidences. Depuis plusieurs spectacles, elle ausculte notre époque, ses fractures et ses dérives sans jamais choisir la facilité. Avec Bunker, coécrit avec Matthieu Bareyre, elle s’attaque cette fois à un sujet immense : celui d’un monde qui s’effondre pendant que quelques privilégiés s’imaginent pouvoir continuer à vivre comme si de rien n’était. Une idée forte, presque vertigineuse, qui semblait promettre un spectacle à la hauteur des bouleversements qu’elle évoque.
Nous sommes dans un futur proche. La planète a franchi le seuil des +5 °C. À l’extérieur, la chaleur est devenue insoutenable et la Terre n’est plus qu’un territoire hostile pour la majorité des hommes. À l’abri, dans un bunker censé être un refuge luxueux, un magnat du pétrole poursuit ses affaires comme si le monde existait encore. Autour de lui gravitent les derniers membres d’une famille en miettes : une fille enfermée dans un silence obstiné, une mère dont la cruauté semble n’avoir jamais connu de limite, et un neurochirurgien qui lui a implanté un dispositif destiné à faire de lui un homme augmenté. Mais la machine finit par se retourner contre son propriétaire. Comme une planète en surchauffe, son cerveau se dérègle peu à peu jusqu’à lui retirer ce qui faisait sa puissance : le langage.
Le parallèle est limpide. Cet homme qui croyait tout contrôler finit par perdre le contrôle de lui-même. Celui qui a bâti sa fortune sur l’exploitation du monde voit son propre corps devenir le théâtre d’un effondrement. L’idée est belle, presque ironique, et l’on se surprend à attendre que le spectacle s’empare véritablement de cette matière dramatique qui semble si proche de notre réel mais cette promesse reste largement à l’état d’esquisse voire d’ébauche.
Premier étonnement : ce bunker de luxe annoncé ne prend jamais réellement corps, mais pourquoi pas, la scénographie choisit une forme d’abstraction qui laisse finalement peu de prise à l’imaginaire tant on est loin du réel. Rien ou presque ne donne le sentiment d’être enfermé dans cet ultime refuge des ultra-riches. On comprend le refus du réalisme, mais cette distance empêche aussi l’espace de devenir un personnage à part entière.
Puis le spectacle avance avec une lenteur qui finit par lui nuire. Les scènes s’enchaînent sans véritable montée dramatique. Les rapports de domination, les non-dits familiaux, le mutisme de la fille, les délires du père et les interventions du médecin reviennent selon une mécanique trop huilée qui donne progressivement l’impression de tourner en rond comme un hamster en cage. Le texte répète davantage qu’il ne creuse, et les deux heures trente finissent par peser sur l’attention.
C’est d’autant plus frustrant que les quatre interprètes (trois sur scène) défendent leur partition avec une réelle conviction. Charles-Henri Wolff compose un chef d’entreprise mégalomane dont les certitudes se fissurent lentement. Son glissement progressif vers une parole décomposée est remarquablement tenu. Janice Bieleu, presque privée de mots, construit un personnage « graphique » dont chaque déplacement, chaque danse, chaque regard ou chaque silence deviennent une manière de répondre à la violence du monde qui l’entoure et surtour à celle de son père. Lorenzo Lefebvre apporte au neurochirurgien une froide efficacité qui met mal à l’aise, tandis que Monica Budde campe une mère glaçante et grinçante, dont l’inhumanité semble avoir contaminé toute cette famille.
Mais leur engagement ne suffit pas à compenser un récit qui peine à se renouveler. On reste spectateur d’une démonstration dont les enjeux apparaissent très vite, sans que celle-ci ne trouve ensuite de nouvelles directions. À mesure que le spectacle avance, l’émotion s’éloigne au profit d’un discours qui finit par enfermer les personnages autant que le public.
C’est sans doute là que réside la principale réserve. Le dérèglement climatique est probablement le sujet majeur de notre époque. Le regarder à travers l’intimité d’une famille d’ultra-riches, évoquant inévitablement ces nouveaux seigneurs du monde à la Elon Musk, ouvrait un territoire théâtral immense en bousculant, surpernant, peut-être avec moins de manichéisme. Au lieu de cela, le spectateur sort de salle avec ce sentiment d’assister à un spectacle qui expose son idée sans jamais véritablement lui donner l’épaisseur humaine qu’elle méritait.
Bunker n’est certainement pas un spectacle sans qualités et son ambition est réelle, son propos nécessaire et ses interprètes solides. Mais à force de privilégier le concept à l’incarnation, il laisse finalement le spectateur sur le bord du chemin. Là où il aurait pu être une plongée suffocante dans les contradictions d’un monde à l’agonie, il devient un long huis clos dont on ressort davantage impressionné par l’intention que bouleversé par le théâtre. C’est sans doute ce qui manque le plus à cette proposition pourtant portée par un sujet d’une brûlante actualité.
Pierre Salles

Photos C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

























