« CASTING LEAR », LE COUP DE MAÎTRE D’ANDREA JIMENÉZ

« Casting Lear » – D’après Le Roi Lear de William Shakespeare – Texte et création Andrea Jiménez – Avec Andrea Jiménez, Matthieu Luro et un comédien invité, différent à chaque représentation*– Du 10 septembre au 18 septembre 2026 – Théâtre des Abbesses, Paris – Durée 1h30.

Sur le papier, l’idée paraît presque insensée. Chaque soir, un comédien différent accepte d’endosser le rôle du Roi Lear et celui du père de la metteuse en scène sans avoir jamais répété. Il découvre le spectacle en même temps que les spectateurs, guidé uniquement par une oreillette dans laquelle le comédien Matthieu Luro lui souffle le texte tandis que la metteuse en scène indique les déplacements et intentions. Un pari aussi fou que risqué où tout pourrait s’effondrer à chaque instant. Pourtant, c’est précisément cette fragilité assumée qui donne naissance à l’un des plus beaux moments de théâtre de ce Festival d’Avignon. Cette fragilité maîtrisée que chaque spectateur attend du Festival, ce moment suspendu où l’art apparait sous nos yeux.

Figure majeure de la jeune scène espagnole, Andrea Jiménez signe ici un spectacle d’une intelligence rare. Plus qu’une adaptation de Shakespeare, elle imagine une rencontre entre un immense texte et une blessure intime. Son théâtre ne cherche jamais à illustrer un classique ; il s’en sert comme d’un miroir pour interroger ce qui continue de nous construire longtemps après l’enfance. De son trauma naît le théâtre et la beauté d’un comédien nu.

Le parallèle avec Le Roi Lear apparaît alors avec une remarquable évidence. Dans la tragédie de Shakespeare, Lear est un père tout-puissant qui, aveuglé par son orgueil, détruit peu à peu tout ce qui l’entoure avant de perdre son royaume, sa raison et jusqu’à sa propre identité. Face à lui, Cordélia reste celle qui aime malgré tout, celle qui devra choisir entre la colère et le pardon.

Andrea Jiménez déplace cette histoire vers son propre père. Non pas pour raconter une autobiographie, mais pour tenter de comprendre ce que signifie grandir dans l’ombre d’un père dont la puissance semblait autrefois inébranlable avant de s’effondrer. Derrière Shakespeare se dessine alors une interrogation universelle : comment continuer à aimer lorsque les blessures restent ouvertes ? Doit-on ou peut-on réellement tout pardonner ?

Ce soir-là, Denis Podalydès (à Avignon) est celui qui accepte de traverser cette histoire sans filet.

Rarement un comédien aura donné une telle impression d’abandon tout en gardant une maîtrise aussi absolue de son art. Il accepte de ne plus contrôler totalement ce qui lui arrive, de se laisser conduire, surprendre, déplacer. Son immense expérience ne sert jamais à masquer cette fragilité ; au contraire, elle la rend encore plus bouleversante.

Mais ce qui impressionne peut-être davantage encore, c’est son sens exceptionnel du public. Denis Podalydès écoute la salle autant qu’il écoute la voix qui l’accompagne dans son oreillette. Il capte le moindre souffle, le moindre rire, la plus petite hésitation. Il joue avec les réactions des spectateurs, les accueille, les transforme, sans jamais chercher à séduire, n’hésitant pas à sauter de fauteuils en fauteuils au milieu de spectateur conquis, lançant sa tirade sur les genoux d’un spectateur envahi de joie. Cette manière de rester constamment relié à la salle donne le sentiment que tout est en train de s’inventer devant nous. Chacun devient témoin et aussi acteur d’un instant unique qui ne pourra jamais être exactement rejoué et cette proximité crée une émotion d’une intensité rare. L’acteur ne protège rien. Il accepte le doute, les silences, les flottements. Et c’est précisément parce qu’il ne cherche jamais à donner l’illusion de la perfection qu’il atteint une vérité profondément théâtrale.

La mise en scène d’Andrea Jiménez et d’Úrsula Martínez est d’une remarquable finesse. Rien n’est appuyé. Tout semble couler de source alors que chaque bascule entre Shakespeare et son histoire personnelle est d’une précision d’orfèvre. Sans que l’on s’en aperçoive, Lear devient un père, Cordélia devient une fille, puis chacun retrouve son identité avant que les deux récits ne se rejoignent de nouveau. Ce glissement permanent est la véritable réussite du spectacle.

On ressort avec l’impression d’avoir assisté à quelque chose de profondément vivant, où le théâtre retrouve sa nature première : celle d’un art qui ne peut exister que dans l’instant présent où le tout naît du rien.

Les longues minutes d’ovation debout qui ont conclu cette représentation n’avaient rien d’un enthousiasme de circonstance. Elles saluaient la rencontre parfaite entre une idée de mise en scène d’une rare intelligence, une écriture qui refuse les facilités et un immense acteur capable de faire de son propre déséquilibre une force dramatique.

Casting Lear a été incontestablement l’un des grands moments de cette 80e édition du Festival d’Avignon. Un spectacle qui rappelle que le théâtre est peut-être le seul art où l’on peut encore voir un comédien avancer dans l’inconnu, faire confiance à une metteuse en scène, à un texte vieux de quatre siècles… et surtout à un public. C’est cette confiance partagée qui rend ce spectacle aussi précieux qu’inoubliable. 

Pierre Salles, vu en juillet 2026 pour le 80e Festival d’Avignon

*Comédiens en alternance :  Mathieu Amalric, Nicolas Bouchaud, Marcel Bozonnet, Pascal Greggory, Arthur Nauzyciel, Laurent Poitrenaux, Pascal Rénéric, Dorcy Rugamba – A Avignon, en juillet 2026 : Denis Podalydès, Éric Ruf

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« CASTING LEAR », LA OBRA MAESTRA DE ANDREA JIMÉNEZ

“Casting Lear” – Basada en  El rey Lear  de William Shakespeare – Texto y creación de Andrea Jiménez – Con  Andrea Jiménez, Matthieu Luro  y un actor invitado, diferente en cada función* – Del 10 al 18 de septiembre de 2026 – Théâtre des Abbesses, París – Duración: 1h30.

Sobre el papel, la idea parece casi una locura. Cada noche, un actor diferente acepta interpretar a Rey Lear y al padre del director sin haber ensayado jamás. Descubre la obra al mismo tiempo que el público, guiado únicamente por un auricular a través del cual el actor Matthieu Luro le susurra los diálogos mientras el director le indica los movimientos y las intenciones. Una apuesta tan descabellada como arriesgada, donde todo podría derrumbarse en cualquier momento. Sin embargo, es precisamente esta fragilidad controlada la que da origen a uno de los momentos teatrales más bellos de este Festival de Aviñón. Esta fragilidad contenida que todo espectador espera del Festival, este instante suspendido donde el arte se presenta ante nuestros ojos.

Figura clave de la joven escena española, Andrea Jiménez presenta aquí una obra de singular inteligencia. Más que una adaptación de Shakespeare, imagina un encuentro entre un texto monumental y una herida profundamente personal. Su teatro no pretende ilustrar un clásico; lo utiliza como espejo para cuestionar aquello que nos sigue marcando mucho después de la infancia. De su trauma nace el teatro y la belleza de una actriz expuesta con crudeza.

El paralelismo con  el rey Lear  se hace entonces evidente. En la tragedia de Shakespeare, Lear es un padre todopoderoso que, cegado por su orgullo, destruye gradualmente todo a su alrededor antes de perder su reino, su cordura e incluso su propia identidad. En contraste, Cordelia permanece como aquella que ama a pesar de todo, aquella que debe elegir entre la ira y el perdón.

Andrea Jiménez traslada esta narrativa a su propio padre. No para contar una autobiografía, sino para intentar comprender lo que significa crecer a la sombra de un padre cuyo poder, antes de desmoronarse, parecía inquebrantable. Detrás de Shakespeare, emerge una pregunta universal: ¿cómo se puede seguir amando cuando las heridas permanecen abiertas? ¿Se debe o se puede perdonar todo de verdad?

Esa misma tarde, Denis Podalydès (en Aviñón) fue quien accedió a contar esta historia sin red de seguridad.

Pocas veces un actor ha transmitido tal impresión de entrega manteniendo un dominio tan absoluto de su oficio. Acepta no tener ya el control absoluto de lo que le sucede, dejándose guiar, sorprender y conmover. Su vasta experiencia jamás enmascara esta vulnerabilidad; al contrario, la hace aún más conmovedora.

Pero lo que quizás sea aún más impresionante es su excepcional conexión con el público. Denis Podalydès escucha tanto al público como a la voz en su auricular. Percibe cada respiración, cada risa, la más mínima vacilación. Juega con las reacciones de los espectadores, los acoge, los transforma, sin intentar jamás encantarlos, saltando con naturalidad de asiento en asiento entre los espectadores cautivados, recitando sus líneas en el regazo de un espectador desbordado de alegría. Esta conexión constante con el público da la sensación de que todo se crea ante nuestros propios ojos. Cada persona se convierte en testigo y participante de un momento único que jamás podrá recrearse con exactitud, y esta intimidad genera una emoción de singular intensidad. El actor no se guarda nada. Acepta la duda, los silencios, las vacilaciones. Y es precisamente porque nunca busca crear la ilusión de la perfección que alcanza una verdad profundamente teatral.

La puesta en escena de Andrea Jiménez y Úrsula Martínez es extraordinariamente sutil. Nada se siente forzado. Todo parece natural, y cada transición entre Shakespeare y su historia personal se ejecuta con exquisita precisión. Sin que nos demos cuenta, Lear se convierte en padre, Cordelia en hija, y luego cada uno recupera su identidad antes de que las dos narrativas converjan de nuevo. Esta interacción constante es el verdadero triunfo de la producción.

Nos marchamos con la impresión de haber presenciado algo profundamente vivo, donde el teatro redescubre su naturaleza original: la de un arte que solo puede existir en el momento presente, donde todo nace de la nada.

Los largos minutos de ovación de pie que concluyeron esta función distaron mucho de ser un mero entusiasmo superficial. Celebraron la perfecta convergencia de una puesta en escena extraordinariamente inteligente, un guion que rechaza las soluciones fáciles y un magnífico actor capaz de transformar su propio desequilibrio en una fuerza dramática.

El reparto de Lear  fue, sin duda, uno de los momentos culminantes de esta 80.ª edición del Festival de Aviñón. Una representación que nos recuerda que el teatro es quizás la única forma de arte donde aún podemos ver a un actor aventurarse en lo desconocido, depositando su confianza en un director, en un texto de cuatro siglos de antigüedad… y, sobre todo, en el público. Es esta confianza compartida la que hace que esta representación sea tan valiosa e inolvidable. 

Pierre Salles , visto en julio de 2026 en el 80º Festival de Aviñón.

Reparto alternativo: Mathieu Amalric, Nicolas Bouchaud, Marcel Bozonnet, Pascal Greggory, Arthur Nauzyciel, Laurent Poitrenaux, Pascal Rénéric, Dorcy Rugamba – En Aviñón, julio de 2026: Denis Podalydès, Éric Ruf 

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Photos Sergio Parra (above) et C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

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