« PEER GYNT », PARCOURS SANS FAUTE D’UN ANTI HÉROS 

PEER GYNT – D’après la pièce d’Henrik Ibsen – Traduction François Regnault – Mise en scène et scénographie Matthieu Roy – Avec les élèves de l’ESAD – Les Plateaux Sauvages. Paris – Jusqu’au 26 septembre 2026 et en tournée.

Les Plateaux Sauvages. Belle appellation pour un établissement culturel. Davantage encore en ces temps d’incertitude. Dans le quartier de Ménilmontant à Paris, il ouvre ses portes à une nouvelle génération d’artistes. À suivre avec bonheur. 

Peer Gynt, paru en 1867 est à l’origine un poème dramatique d’Henrik Ibsen, auteur norvégien. Ce poème fantastique devient ensuite pièce de théâtre une dizaine d’années plus tard. En 1876, sur une musique d’Edward Grieg.  

Inspiré par les contes populaires la pièce retrace un extraordinaire et improbable périple. Celui d’une vie et d’une double conquête. Celle du monde et celle de soi-même. Celle de l’extravagant Peer Gynt qui voulait être « empereur du monde ». Rien de moins.

Formule qui résonne étrangement dans notre contexte actuel. Défi monstrueux d’un jeune ambitieux. Parfois doux rêveur. Parfois utopiste. Lancé dans le grand mouvement du monde. Tourmenté s’il en est.

Matthieu Roy, metteur en scène et scénographe (et par ailleurs co-directeur de la Maison Casarès) choisit la traduction de François Regnault. Un texte fluide. Une langue résolument actuelle. Un récit à suivre presque comme une série. 

Peer Gynt est interprété ici par différents acteurs. Choix d’école oblige sans doute. Mais pas seulement quand cette interprétation semble relever d’un réel parti-pris. Celui de donner à ce héros ses multiples visages. Ces facettes d’un aventurier aux allures d’arriviste. Ou de sympathique baroudeur. Que faire d’une vie ? Immense question. Posée là par cette tribu de jeunes acteurs et actrices à l’énergie réjouissante. 

La pièce commence ici par la mort et finira par la mort. La même scène en début et fin de l’aventure. Une boucle. Comme ce rail circulaire qui permet entrées et sorties. Qui donne à l’esprit ce ce mouvement d’une infinie répétition. Celle de nos propres vies. Au centre un échafaudage à deux étages. Comme un théâtre dans ce théâtre. Un castelet où chacun peut jouer au jeu du vrai et du faux. Marionnettes de destinées diverses. De l’illusion et de la réalité. D’un monde tournoyant. En marche vers on ne sait plus vers quelle destination. 

Et si cette préoccupation semble éminemment contemporaine, ces personnages en costumes d’un siècle passé nous relient d’une autre manière à Ibsen. À son temps. À son histoire. À celle qui nous fait écho par ce récit. 

Le destin de Peer Gynt sera-t-il celui annoncé d’être refondu comme un vulgaire bouton ? Partagé entre fantasmagorie de trolls aux allures de pénitents sortis d’un music-hall, quêtes amoureuses et sexuelles parfois tangentes, désir impérieux de pouvoir et d’argent aux allures inévitables d’un président US, il construit sa vie vaille que vaille. D’un bout à l’autre du vaste monde. Parfois aux limites de la déraison. Ce fou de Peer Gynt.

Et puis ces figures féminines. La mère. Les amantes. Elles aussi terriblement contemporaines. Elles aussi comme différentes facettes au regard de Peer. Entre passion compassion et répulsion. 

L’humour et parfois même le grotesque qui ponctuent l’ensemble donne à ce parcours la légèreté de la distance. Et si le chemin de Peer est bien souvent chaotique, cette distance donne à l’ensemble une dérision très certainement bienvenue. Celle qui allège la rudesse du propos en lui donnant toute sa force. 

Cette force que cette joyeuse bande d’actrices et d’acteurs de l’ESAD (École Supérieure d’Art Dramatique de Paris) partage avec nous dans ce spectacle. L’ensemble de la distribution, réunie dans un élan commun donne à ce Peer Gynt une couleur pareille aux lumières du spectacle, une élégance, une sobriété et une intelligence bienvenues. 

Arthur Lefebvre


Distrib : Costumes Charlotte Le Gal – Création lumière Manuel Desfeux – Avec Mathieu Capella, Souad Dantas, Aurélien Gerhards, Mahaut Grasset,Léa Launay, Domitille Leboeuf, Max Lochon-Bertrand, Steven Injiraky, Paul-Arnaud Rivière et Emmanuelle Vintache 

Photos Clara Latour

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