FESTIVAL D’AVIGNON. BORIS CHARMATZ, « MUETTE » : SANS CONTREFAÇON

FESTIVAL D’AVIGNON 2026. MUETTE – Boris Charmatz – Chartreuse de Villeneuve – Du 17 au 24 juillet 18h30 – Relâche le 20 – Durée 50 mn.
SANS CONTREFAÇON
Pour toutes celles et tous ceux qui suivent la carrière de l’ancien directeur du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch, ils n’auront pas été surpris de le voir dans le plus simple appareil, un cœur noir tracé sur le torse, du pubis aux pectoraux, sur la scène du Tinel de la Chartreuse (mythique pour la danse). C’est un simple retour aux sources : immédiatement après À bras-le-corps, son duo de référence avec le non moins passionnant Dimitri Chamblas (1993), il créait en 1996 Aatt enen tionon, un trio pour plein air et trois plateformes empilées où Julie Nioche, Vincent Druguet (trop tôt disparu) et lui-même, entièrement nus, offraient une danse puissante et énergique. Ce d’autant plus que le carré servant de scène ne devait pas dépasser les deux mètres, et que cette modification de la perception — regarder de bas en haut et non de face au lointain — était déjà un inconfort, demandant aux spectateurs de se défaire de leurs habitudes…
De ce fait, Boris Charmatz est le digne héritier de cette danse française pleine d’audace de la fin des années 80, où Larrieu faisait danser dans une piscine (Waterproof), Saporta sortait son chalumeau pour faire le tour de la danseuse Marceline Lartigue (elle aussi plus de ce monde), stoïque (L’or ou le cirque de Marie), les Roc in Lichen suspendaient leurs danseurs à la verticale : toutes ces initiatives révolutionnaient les possibles en danse…
Les variantes d’avec Aatt enen tionon sont nombreuses. Boris Charmatz est seul. Il a acquis une aura qui irradie immédiatement lorsqu’il paraît. Il est seul, au lieu d’être trois, ou même une foule, comme dans Cercle, invité en 2024 pour l’ouverture du 78e festival d’Avignon. Il est presque nu, puisqu’il arbore un cœur géant… une forme très christique de sa générosité, de ce qu’il a fait pour nous. Signe aussi qu’il est vivant — même si le cœur est noir au lieu de rouge. L’autre variante, c’est qu’il est à l’intérieur, et qu’il a confié à l’infiniment subtil Yves Godin de l’éclairer. Ce dernier n’illustre jamais le lieu : il ne mettra jamais une découpe sur un bout de fresque du Tinel centenaire… Il met le corps dans son ambiance, celle du quotidien. Une rangée de 12 néons est accrochée au plus haut du Tinel, et ils vont modifier non seulement le corps, mais aussi l’espace de la danse…
Rose violet au début, Boris Charmatz est là, une chose obstrue sa bouche ouverte. Les yeux s’écarquillent. Les bras se dressent vers le ciel. Le malaise s’installe. La douleur de ce corps nous est palpable. Muette est le titre de la pièce. On voit bien le rapport. Le silence est à couper au couteau. Pas d’Ave Maria ni de musique baroque, ni même un furieux Led Zeppelin… non. Le silence et nous. Et c’est d’ailleurs drôle de penser que le festival ait programmé dans cette même, salle quelque jours avant, Mon frère de François Gremaud, qui parle des sourds — avec un S englobant les muets — et ce spectacle. Il y a un écho qui se crée sur la situation de ces êtres différents qui luttent pour se faire comprendre. Les valides le sont-ils mieux avec leurs gestes, leurs réseaux, leurs communautés ? Pas sûr !
Les parties du corps de Charmatz apparaissent. C’est Adam dans la forêt du Paradis, mais seul et se découvrant. On voit les dents. Il tire la langue. Il saute comme le montrent les illustrations grecques des bacchanales…
Il y a une impatience dans ce corps. Il y a aussi les stigmates d’une impuissance, faible dans cette immensité de l’église. Boris Charmatz prend les choses au pied de la lettre, comme l’espace, qui sera son allié. Il sera au sol, en boule. Il osera se glisser un doigt dans l’anus, comme peuvent le faire les fous et les diables. Il ne se retient pas de le faire ! Il mime se laver avec sa sueur (et il y a de quoi, vu le climat du Festival). Il se griffe les jambes, remontant jusqu’au cou. Son visage et son corps sont méconnaissables avec la lumière, comme repeints d’or, en contre-jour, dans la pénombre… Toujours nu, Boris Charmatz déploie sa danse. On pense aux scènes décrites sous Charcot et aux expériences sur les hystériques. Il devient Bouddha, accroupi au-devant de la scène. Gestes toujours lents. Membres mis à rude épreuve.
Sans que les choses ne semblent voulues, notre imaginaire fonctionne à plein régime, et des images surgissent. On pense au Faune de Nijinsky lorsque Boris Charmatz se tient en arabesque ; on pense aux angelots de la peinture du Quattrocento lorsqu’il se met le doigt sur la bouche…
Troublant, en plus, de voir au premier rang dans la salle Emmanuelle Huynh, de la même génération, qui a fait tant bouger la danse (groupe du 20 août), elle qui avait aussi, naguère, expérimenté avec audace la nudité dans Múa, dont les non-lumières étaient déjà signées Yves Godin. Tout se tient !
Ainsi, pendant 50 minutes, sommes-nous invités dans l’intime, sans artifice, d’un des plus grands danseurs-chorégraphes de sa génération, qui, malgré (ou avec) ce statut, peut nous conduire à nous interroger sur nos états et nos sentiments. Il nous laisse dans le silence, dans ce Tinel, le voir sortir de lui-même et donner tout ce qu’il a de plus précieux : son cœur…
Emmanuel Serafini



























