FESTIVAL D’AVIGNON. « LE PAS DU MONDE », UNE NOUVELLE MESSE POUR LE TEMPS PRESENT

FESTIVAL D’AVIGNON 2026. LE PAS DU MONDE – COLLECTTIF XY – Cour d’Honneur – Du 22 au 25 juillet à 22h.
Un quidam, professionnel de la profession, me demandait : « Mais est-ce que le collectif XY a sa place dans la Cour d’honneur ? Pensez donc, du cirque ! » Et à cette question, je réponds : oui, mille fois oui. C’est bien la mission d’un festival, qui plus est l’un des plus grands d’Europe, que d’offrir une diversité de formes, d’esthétiques. D’autant que le Collectif XY ne démérite pas dans la profondeur de son propos, sensible et lucide. Convoquant des images aussi justes que celles de Julien Gosselin ou Julie Deliquet avant eux cette année. Le travail des voix et des lumières est suffisamment fin et graphique pour donner à voir une Cour nue, mais habitée de corps. Et l’immensité comme la majesté des lieux rappellent la nature fragile de l’Homme.
La cour est dans le noir. Cela fait quinze minutes que le spectacle aurait dû commencer, et le public s’impatiente.
Une femme entre par jardin, baignée dans une lumière blafarde, presque trop blanche pour être naturelle, fantomatique. Puis quatre autres la suivent. On entend des chants. Les artistes ont des micros. Le reste du groupe pénètre à son tour. Ils se tiennent par la main, qui glisse vers l’épaule, la taille, et une chaîne se forme ainsi sur la scène nue.
Les portés sont, évidement, signature et acrobatiques. Ils vous coupent le souffle. Jusqu’à trois personnes les unes sur les autres… c’est impressionnant. Les pyramides humaines finissent de cueillir le public, mais on n’est pas au cirque, et celui-ci reste stoïque. Il est aussi concentré que les artistes. Cela se sent. Il voit cet escalier humain face au mur.
Les courses se poursuivent. Telles des nuées d’oiseaux. Ils vont et viennent dans l’espace. Les girations sont graphiques, et l’on dirait des hirondelles en train de se replier, puis de repartir…
Le collectif XY ne fait pas « face au mur », mais il est dans la cour, face à ces fenêtres restées simples, comme si on venait de les fermer après la dernière visite.
Tous partent dans les travées ; un homme seul reste. Il regarde sa main. Il est, comme nous, perdu dans ce monde. Puis il sert de base à deux autres, qui lui grimpent dessus… Le rythme infernal peut reprendre : chaînes humaines de gestes, portés et flip-flap de femmes aux corps fragiles et légers. Comme un bobsleigh lancé à pleine allure, à plat ventre, ils traversent le plateau.
La modestie du dispositif lumineux fait encore la part belle aux ombres chinoises sur les murs latéraux, et une autre histoire s’écrit aussi sur ces espaces qui semblent abandonnés, mais qui vivent, eux aussi, une belle histoire.
Le public est en communion, et la preuve en est la réaction lorsqu’un porté rate, qu’un circassien loupe sa prise. Comme le disait le chercheur en danse Hubert Godard, on assiste à une « contagion gravitaire » : la chute, ou du moins la mauvaise prise, fait bondir ma voisine, soupirer de crainte celle d’en dessous.
Ce nouveau Jardin des délices, dans le palais des Papes d’Avignon, aurait sans doute convenu à Jérôme Bosch. La visite du Palais, plus tôt dans la journée, m’a rappelé la chambre du cerf, où ces personnages figés semblent s’animer ce soir.
Alors, il n’y a pas de fumigènes, il n’y a pas de caméras qui filment au plus près, il n’y a pas d’autres bruits que la voix chorale des artistes… et le public comprend très bien, peut-être même mieux. Et il est de bon ton d’invoquer l’esprit de Vilar, mais dans la cour, hier, c’est celui de Béjart qui planait, avec cette recherche de l’émotion du corps, une nouvelle messe pour un temps bien présent et rien d’autre.
Emmanuel Serafini
Photo C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

























