FESTIVAL D’AVIGNON. AVEC « THE LAST HAMLET » : BEN DUKE PRODUIT UN THÉÂTRE EXIGEANT, MAIS QUI SAIT RESTER PROFONDÉMENT LUDIQUE ET POPULAIRE

FESTIVAL D’AVIGNON 2026. « The Last Hamlet » – Ben Duke – Cloître des Célestins du 17 au 24 juillet à 22h – durée : 1h50.

Avec The Last Hamlet, Ben Duke ne cherche pas à proposer un Hamlet de plus. Il s’interroge sur notre besoin presque obsessionnel de continuer à faire vivre ce personnage. Fondateur de la compagnie britannique Lost Dog, nourri autant par la littérature que par la danse contemporaine et le théâtre, le metteur en scène imagine un monde où l’on aurait décidé qu’il était temps d’en finir avec Hamlet. Plus de prince mélancolique, plus de vengeance, plus de fantôme. Rideau définitif. De cette idée naît un spectacle d’une liberté réjouissante qui interroge autant notre époque que le théâtre lui-même. 

Avant même que les acteurs ne prennent possession du plateau, le Cloître des Célestins impose sa propre dramaturgie. Les deux immenses platanes semblent protéger la scène mais imposent et intimident pesque le spectateur tandis que les hauts murs de pierre l’enveloppent d’une douceur presque irréelle. Ce décor, impossible à reproduire ailleurs, devient un partenaire silencieux de la représentation. Rarement un lieu aura autant participé à la poésie d’un spectacle.

Puis un vieux transistor crépite.

De cette radio fatiguée s’élève la voix de la metteuse en scène britannique Katie Mitchell. Son propos est sans détour : il serait peut-être temps d’arrêter de monter Hamlet, œuvre qui continuerait à véhiculer une vision du monde fondée sur la violence masculine et la misogynie. Cette voix reviendra plusieurs fois, comme un rappel obstiné de la question posée au public. Faut-il vraiment continuer à raconter cette histoire ? Ben Duke ne répond jamais par un discours. Il répond par le théâtre.

Au centre du plateau, un immense mur de cartons occupe tout l’espace. Derrière ces parois se cachent les personnages, les accessoires, les surprises. Tout apparaît puis disparaît comme dans un immense castelet. On retrouve le plaisir enfantin de voir un monde surgir d’un simple empilement de boîtes, il sort ces jouets comme nous le faisions à 8 ans en nous racontant des histoires. Le dispositif ne cesse de se réinventer pendant toute la représentation et cette référence à l’enfance irrigue d’ailleurs tout le spectacle.

Les personnages deviennent des peluches. Le père d’Hamlet revient sous les traits d’un vieux lion fantomatique tandis qu’Hamlet lui-même ressemble étrangement au lionceau du Roi Lion. Les références à Disney sont constantes. Elles ne relèvent jamais du simple clin d’œil mais rappellent que ces récits appartiennent désormais à notre mémoire collective. Shakespeare dialogue ici avec l’imaginaire populaire sans que cela paraisse forcé.

Ben Duke s’amuse à déconstruire ce monument du théâtre occidental. Le mot est souvent galvaudé ; ici il prend tout son sens. Hamlet est disséqué, déplacé, regardé sous un autre angle. Ce héros dont on croit tout connaître devient un enfant maladroit, tantôt capricieux, tantôt abandonné, laissé sur le bord du chemin, incapable de recevoir l’amour auquel il aspire. Le spectacle imagine que c’est peut-être là que tout commence. Avant le meurtre, avant la vengeance, avant la folie.

À cet instant, le metteur en scène cesse presque de juger Hamlet mais cherche avec nous à comprendre comment on fabrique un monstre.

Cette idée traverse tout le spectacle avec beaucoup plus de finesse qu’on pourrait le croire. Il ne s’agit pas d’excuser Hamlet mais de déplacer notre regard. Derrière le personnage tragique apparaît un enfant cabossé par son environnement. Et pourtant, jamais le spectacle ne s’alourdit bien au contraire. Le rire est partout. Ben Duke enchaîne les situations absurdes, les ruptures de ton, les détournements, les fausses pistes. Il joue avec Shakespeare comme un enfant démonterait un jouet pour comprendre comment il fonctionne avant de le reconstruire autrement. Le non-sens devient un véritable langage et soudain au détour d’un chemin, la danse prend le relais. Ce sont probablement les plus beaux instants de la soirée ou en tout cas un élément important de la magie qui s’opère. Sans prévenir, les mots s’effacent et les corps racontent ce que le texte ne peut plus dire, les cicatrices les plus profondes, les plus douloureuses. La gestuelle devient délicate, presque suspendue. Après les éclats de rire, ces respirations chorégraphiques ouvrent un espace d’une immense poésie. Elles disent la solitude, le manque d’amour, le désir d’être enfin regardé, l’impossibilité d’aimer ou d’être aimé. Elles donnent une profondeur inattendue à tout ce qui précédait. Le contraste entre le burlesque et ces moments non verbaux est d’une remarquable intelligence.

Cette réussite doit beaucoup aux interprètes. Aux côtés de Ben Duke évoluent Miguel Altunaga, formé à l’École nationale des Arts de La Havane, ainsi que Hannah Shepherd, issue du London Contemporary Dance School et récompensée récemment par un National Dance Award. Tous deux possèdent cette capacité rare à passer d’un humour totalement débridé à une émotion presque fragile en l’espace de quelques secondes. 

La musique pop, omniprésente, insuffle une énergie communicative à l’ensemble. Théâtre, danse, mime, performance physique, humour visuel : tout s’entremêle avec une fluidité qui ne donne jamais l’impression d’une démonstration.

Ben Duke glisse aussi, presque mine de rien, une réflexion sur la création aujourd’hui. Il évoque ces budgets de la culture qui s’amenuisent, obligeant les artistes à inventer toujours davantage avec toujours moins. Cette remarque n’a rien d’anecdotique. Ce mur de cartons, ces peluches, ces objets du quotidien deviennent alors une profession de foi. L’imagination reste le premier des décors mais là encore, Ben Duke impose un pas de côté, le manque de moyen n’est-il pas un bon prétexte pour revenir à l’essentiel de la création artistique ? sans rien imposer Ben Duke ouvre là encore le débat.

Sous son apparente fantaisie, The Last Hamlet parle finalement de transmission, de notre rapport aux œuvres que l’on croit connaître, de la manière dont elles continuent à façonner notre regard sur le monde. Ben Duke ne détruit jamais Shakespeare. Il joue avec lui, le bouscule, le contredit parfois, mais finit surtout par lui redonner une étonnante vitalité.

Dans un Festival d’Avignon où certaines propositions peinent parfois à dépasser leur propre concept, The Last Hamlet rappelle une évidence : le théâtre peut être exigeant tout en restant profondément ludique, populaire sans être simpliste, intelligent sans jamais sacrifier le plaisir.

On ressort du Cloître des Célestins avec le sourire, mais aussi avec cette drôle de sensation d’avoir redécouvert un personnage que l’on croyait connaître depuis toujours, et c’est sans doute là la plus belle victoire de Ben Duke. Il ne signe pas un Hamlet de plus. Il nous oblige simplement à regarder autrement celui qui continue, quatre siècles plus tard, à hanter notre imaginaire.

Pierre Salles

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