FESTIVAL D’AVIGNON. « MUSIC, MUSIC » : TRAJAL HARRELL ? UNE IMPOSTURE

FESTIVAL D’AVIGNON 2026. « MUSIC, MUSIC » – Trajal Harrell – Cloître des Carmes – Les 22, 23, 24 juillet à 22h.

Quand la musique est bonne (c’est déjà ça !)

Autant le dire tout de suite : il y a pour moi un mystère Harrell. Je n’arrive pas à comprendre l’engouement en Europe pour cet artiste – je ne dis pas chorégraphe, car l’absence de danse le pousserait plutôt dans la catégorie des metteurs en espace d’une fantasmagorie où il danserait… ou plutôt où il « bougerait »

Il me semble que Trajal Harrell est atteint de ce que j’appelle le syndrome Florence Foster Jenkins, cette riche Américaine, immortalisée au cinéma par la délicieuse Catherine Frot, qui loue le Carnegie Hall de New York pour y donner un récital… mais, comble du malheur, elle chante faux. Faux à s’en faire péter les tympans. Il faudra d’ailleurs qu’on lui fasse écouter un enregistrement pour qu’elle sombre dans la dépression, réalisant enfin son pitoyable niveau.

Ici, c’est un peu pareil, sauf que si la danse est au-delà d’inexistante et mauvaise, la musique – c’est-à-dire la bande-son du spectacle – est bonne. Et c’est déjà ça !

Le plateau est jaune poussin. Il est raccord avec la couleur du programme de cette 80ᵉ édition du Festival. Au lointain, dans le pourtant magique Cloître des Carmes, est tendue une toile peinte. On pourrait y voir la reproduction des Carrières de Boulbon, une revanche pour ceux qui n’y sont jamais allés. Une enceinte est à cour. Un tabouret de piano damassé de cuir noir est à jardin.

Trajal Harrell fait son entrée au lointain cour, affublé de ses éternelles guenilles : robes à volants, perruques, lunettes, gilets à froufrous. Il se plante devant nous. Il saisit une télécommande, et une voix en anglais le remplace, car figurez-vous que Trajal a perdu sa voix… ou sa voie ! Allez savoir, mais le symbole est intéressant.

On nous demande de nous connecter en ligne pour écouter Cold Heart, le tube d’Elton John et Dua Lipa. La traduction française nous indique que le souhait de Trajal Harrell est de provoquer en nous la même réaction face à son spectacle qu’après le visionnage de ce clip. Présomptueux, vu les moyens rassemblés par l’artiste américain pour y parvenir.

Sans qu’on ne comprenne ni pourquoi ni comment, Trajal Harrell retire tout son attirail de nippes pour se retrouver en pantalon avec un sweat noir matelassé. On voit ses chaussettes bleu pétrole.

Une version d’Œdipus de Music for a While se lance, et, avec difficulté, Trajal Harrell tente de bouger les bras. Il se regarde, l’œil affolé, fait des gestes sans grâce ni sens. Ça commence mal. Il sautille comme à son habitude. Il semble ne pas s’apercevoir de la pauvreté de ces gestes face à cette musique majestueuse. On est gêné pour lui. Il voudrait s’imprégner et nous montrer une danse de transe, mais rien ne vient briser nos cœurs. Il nous offre la danse la plus inintéressante jamais vue sur cette scène mythique du Cloître des Carmes d’Avignon, qui n’a pourtant pas manqué de chefs-d’œuvre.

Il y a une forme d’exhibitionnisme – les jeunes diraient « gênant » – chez cet artiste ivre de lui-même, qui ne se rend même pas compte du ridicule de ses gestes. Et si le ridicule ne tue pas, il ennuie en revanche.

On regarde donc le ciel étoilé. On se dit qu’il y a tant d’artistes pleins de talent qui tueraient père et mère pour se trouver à sa place et nous offrir la poésie et la lumière dont nous avons besoin dans ce monde troublé…

Trajal Harrell a des gestes sans queue ni tête. Il montre le public comme pour l’inviter à faire quelque chose avec lui, mais ce dernier ne bouge pas. Il est tétanisé devant la confusion du propos. 

Harrell tente des variantes avec des allées et venues façon fresque égyptienne – c’est sans doute ce qu’il a retenu du Voguing, dont il se réclame et avec lequel il a tant dupé son monde jusqu’à occuper la Cour d’Honneur du Palais des Papes en 2023 avec le déjà indigeste The Romeo.

Tout est fake dans cette proposition. Tout est imposture. On ne croit pas une seconde à son rituel. C’est donc pénible. Il dit qu’il n’a pas de voix, mais il râle pendant ses solos interminables, où il s’emberlificote les bras en avant, puis en arrière… 

Il invente la pause de cinq minutes sans s’arrêter. Il invente même le bis, alors que, franchement, au moment des saluts, il n’y a pas foule pour le féliciter !

Il fait sans cesse de fausses sorties, tantôt pour enfiler une chemise rayée bleue et blanche, surélevée de colliers de perles et de chaînes en or façon quincaillerie de rappeurs. Il revient en peignoir. Il rejoue le ramassage des vêtements qu’il a laissés sur scène, dans un grand cabas qui fait penser aux gestes des sans-abri qui collectionnent toutes sortes de choses dont eux seuls semblent connaître l’utilité. Geste déjà usité dans The Roméo.

Comme toujours, il utilise le tabouret pour y mimer des gestes. Il s’empare de robes, et sur les fados de Lula Pena, il en exhibe une. À ce moment-là, on ne peut s’empêcher de penser à Raymond Hogge autrement plus inspiré dans les rituels.

Trajal Harrell joue avec ses épaules sur ce fado prenant. Sait-il que cette danse ressemble davantage à une danse orientale qu’à une danse traditionnelle portugaise ou brésilienne ? On en doute.

Bref, rendez-nous Raymond Hogge. Montrez-nous des artistes qui ont des choses à dire, dont la poésie est sincère, la danse habitée… 

Une fois de plus, je ne comprends pas ce que des programmateurs – et non des moindres – trouvent à cette personne plus désolante que touchante.

Emmanuel Serafini

Photo  © Nurith Wagner Strauss

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