ROBERTO ZUCCO : LA DERNIÈRE PIÈCE DE KOLTÈS, À L’OMBRE DE LA MORT

ROBERTO ZUCCO – Texte Bernard-Marie Koltès – Mise en scène Rose Noël – Théâtre 14 Paris – A été jouée du 31 mars au 18 avril 2026.

Rouge de lumière. Et comme un concert au « Petit Chicago ». Musique live sur le plateau. Les spectateurs claquent des mains. Étrange ambiance aux allures d’exorcisme collectif. Loin de la folie et de la mort sauvage dont il sera question. 

1981. À 19 ans Roberto Succo tue ses parents. À Mestre. Venise. Diagnostiqué schizophrène et déclaré irresponsable il est interné. 1987, il s’échappe en France puis en Suisse. Meurtres et viols en série. Retour en Italie. Arrestation. 1988. Suicide.

Elle qui surgit. Joyeuse. Insouciante. D’abord elle. « La Gamine ». Puis lui. Ils sont dans la musique. Dans le chant de l’Italie. Puissant. Émouvant. Ils sont dans le théâtre. Ils l’envahissent de leurs corps qui se cherchent. Sous la claque des spectateurs. Plus tard elle lui demandera son nom. Zucco. Roberto Zucco. Seul personnage de la pièce ayant un nom. Et quand le S de Succo devient Z le tueur entre dans la fiction. Le mythe est déjà en place. « Je ne savais pas grand chose de cet homme… pour moi c’est un mythe et cela doit rester un mythe » confie Koltès lors d’un entretien au journal Der Spiegel. Le mythe et la tragédie.  

Koltès malade du sida meurt avant de voir la création de sa pièce en 1990 à la Schaubühne de Berlin. Mise en scène par Peter Stein. Et de connaître le scandale de son texte polémique en France deux ans plus tard. Roberto Zucco. La pièce écrite dans une presque urgence. Une ombre de mort certaine.

Black out. Noir brutal. Voix de flics dans la salle. Zucco échappé de sa prison. On le cherche. On le traque. Mais Dalida et son Bambino lui confèrent d’emblée une désarmante douceur. Illusoire car à tout jamais « les chiens le regarderont de travers ».   

Et la cavale commence. Avec le retour chez la mère. Mère louve. Animale. Instinctive et désarmée. Il la tue. Pantin inanimé qui restera dans l’ombre du plateau. Comme spectatrice d’un destin qui lui échappe. Parti pris de mise en scène qui vaudra pour d’autres personnages. Intéressant même s’il n’est pas novateur. Car le voyage infernal se poursuivra. Au-delà d’eux. Et malgré eux ils en resteront les témoins. Pareil à  l’archer qui frotte et s’étire sur le violoncelle. Lancinante litanie d’un «  malheur qui ne demande pas de temps ». L’amour est pourtant là. Trop d’amour. La Gamine. Enfermée dans sa fratrie toxique. Colombe innocente dans la prison d’une soeur trop aimante. Au long et douloureux monologue de solitude quand la Gamine l’aura quittée. D’un frère trop possessif qui pourtant la vendra. Petit Chicago. Quartier des putes et des malfrats. Dans la pénombre. Et le brouillard du monde. Ce monde en désordre dont Koltès se fait témoin. Et ce Zucco qu’elle aime. Histoire d’amour impossible. Vite bâclée dans l’ombre. Quête éperdue. Récit dans le récit, l’histoire de la gamine. Elle cherchera Zucco infiniment. Le retrouvera. Au hasard d’un avis de recherche. Oui, jusqu’à la fin. Celle de Zucco. Dont elle livre le nom. La fin. La sienne aussi. La mort.

La mort encore. Celle d’un flic et le rouge de sang sur le visage. Zucco est là en bord de plateau. Tranquille. Sa voix comme une musique. Sucrée. Comme son nom. Ailleurs de sa violence. Il dit qu’il n’aime pas les héros. Il voudrait être transparent. Il rêve d’Afrique. Et de ses neiges. Koltès connaît l’Afrique. Écrit aussi « Combat de nègre et de chiens ». « Dans la solitude des champs de coton ». Zucco saute. Va et vient. Grimpe et virevolte. Emplit l’espace. Peut-être un peu trop. Et semble toujours chercher un abris. Un refuge. Être ailleurs. Toujours ailleurs. Zucco est un être insaisissable. Dont la prison sera définitivement trop intime pour s’ouvrir. Et les dépouilles de ses crimes accrochées en fond de scène sont des ombres à jamais indélébiles. Comme une sourde et permanente violence. Des lambeaux de vie arrachées. 

La pièce de Koltès est écrite en quinze tableaux. Le temps n’y est pas linéaire. Les situations se font écho plutôt qu’elles ne se suivent. Les dialogues sont souvent elliptiques. Tout est à l’image de ce personnage complexe. Ambigu. Paradoxal. Monstrueux et terriblement attachant. Ici, certaines séquences n’apparaissent pas. Notamment celle où Zucco tue un enfant d’une balle dans la nuque. Dommage. Koltès qui n’induit pas de psychologie dans son texte dit ici une absolue sauvagerie. Un acte froid. Gratuit. Presque ironique et sans fioritures. Une situation dramatique d’une grande intensité peut-être manquée. Dans ce parcours mis en scène avec rigueur et sobriété  et joué de la même manière, peut-être aurait-on besoin de quelques moments plus resserrés qui pourraient certainement ajouter à l’ambiguïté du personnage. 

Parce que l’histoire de Roberto Zucco est aussi une immense solitude. Solitude quand « les illusions nous font vivre toute la vie comme un rêve ». Et quand ce rêve devient impossible ? Alors peut-être reste-t-il simplement le chant des oiseaux. « Quand ils vous diront que je suis mort, n’ayez pas trop de chagrin, je serai en train d’écouter le chant des oiseaux ». » Illusoire liberté. Image finale d’un mythe. D’un homme mi-nu recroquevillé à la Matthew Modine dans le « Birdy » d’Alan Parker. Zucco encagé comme un oiseau meurtri. Zucco. Tueur en série. Lui aussi rêvant peut-être de prendre son envol. Le dernier. Enfin libérateur. De sa folie et de ses crimes. 

Rose Noël et Le Collectif 13 qui rassemble des artistes venus des grandes écoles d’art dramatique défendent « un théâtre qui doit être un espace de risque, de liberté et de parole ». Ils le font avec talent conviction et sincérité. Ici, avec la complicité du non moins talentueux duo BiVio qui accompagne l’ensemble du spectacle.  

Arthur Lefebvre 

Distribution : Mise en scène : Rose Noël. – Collaboration artistique : Simon Cohen.Avec : Natalia Bacalov, Lola Blanchard, Simon Cohen ou Vincent Odetto, Laurence Côte, Maxime Gleizes ou Thomas Rio ou Pierre Loup Mériaux, Axel Granberger, Akrem Hamdi ou Julien Gallix, Rose Noël ou Milena Sansonetti, Martin Sevrin et Suzanne Dauthieux – Création Musicale : Natalia Bacalov et Martin Sevrin.- Lumière : Enzo Cescatti. – Scénographie : Mathilde Juillard. – Son : Mateo Esnault et Tom Beauseigneur. – Costume Cloé Robin. – Surtitrage vidéo : Katell Paugam.

Le spectacle se jouera au Off d’Avignon du 4 au 25 juillet 2026.juillet au Théâtre du Girasole à 18 h 50.

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