BIENNALE DE DANSE DE VENISE : LE TEMPS N’EXISTE PAS ?

Venise, envoyé spécial.

BIENNALE DANZA 2026. « TIME DOES NOT EXIT » – Venise, 17.07 – 1.08 2026.

Tous les Festivals ne peuvent pas afficher fièrement 20 éditions et gageons que les nouveaux venus devront s’accrocher pour y prétendre…

Ainsi, la Biennale de la danse de Venise, célébrant une manifestation sur le temps long, se déroule dans un contexte mondial complexe, empreint d’une certaine gravité.  

Le directeur australien, Wayne McGregor, a choisi pour cette édition un titre évocateur : Time Does Not Exist, qu’on pourrait traduire par «  Le temps n’existe pas ». Il semble ainsi proposer un manifeste, interrogeant le sens profond de la danse et sa portée, en sélectionnant des œuvres qui illustrent son intuition.

Wayne McGregor s’appuie sur les travaux du physicien Carlo Rovelli, spécialiste de la gravitation quantique, qui remet en question la notion même de temps. Rovelli s’amuse à bousculer les théories d’Einstein, suggérant que le temps pourrait ne pas être une composante fondamentale de l’Univers. Une idée qui invite à la réflexion.

Avec plus de 140 artistes et une soixantaine d’événements, dont plusieurs créations mondiales, la pièce Invisible d’Andrea Salustri incarne particulièrement cette thématique.  Presque dépourvue de danse traditionnelle, elle met en scène la fumée, la lumière, l’eau et le son comme véritables protagonistes du mouvement. Ce choix permet au curateur d’explorer la possibilité de redéfinir les frontières de la chorégraphie. Un sujet ambitieux et passionnant. 

La programmation de cette édition de la Biennale est résolument internationale, avec une diversité géographique marquée. On peut citer notamment la création de la chorégraphe malgache Soa Ratsifandrihana, qui explore la mémoire de la diaspora malgacheAutre figure majeure de la danse, la chorégraphe sud-africaine Mamela Nyamza, récompensée par le Lion d’argent, qui présente The Herd/Less, une œuvre qui interroge les questions de pouvoir.

Évidemment, cocorico, avec la présence du chorégraphe néo-français Emanuel Gat, qui poursuit son dialogue avec la musique classique avec Five Days in the Sun conçue pour douze danseurs autour de la Cinquième Symphonie de Gustav Mahler et créée au Festival Montpellier Danse 26.

Cette édition de la Biennale place la frontière de la danse au cœur de sa réflexion.  Les œuvres présentées sont des rencontres entre performances, arts visuels, installation, philosophie, sciences et technologies.

Contrairement à certaines éditions qui cherchent à mettre en avant de nouvelles vedettes, celle-ci semble plutôt vouloir questionner la nature même de la danse aujourd’hui : qu’est-ce que la danse peut encore être ? 

Pour notre part, nous avons pu découvrir le Bangarra Dance Theatre qui a comme projet la transmission des cultures des Premières Nations australiennes. Fondée à Sydney, en 1989, Bangarra est née dans le sillage de la National Aboriginal Islander Skills Development Association (NAISDA), première école australienne de formation aux arts de la scène destinée aux artistes aborigènes et insulaires du détroit de Torres. La compagnie est créée par Carole Y. Johnson, avec Rob Bryant et Cheryl Stone. Son nom, Bangarra, est un mot de la langue wiradjuri qui signifie « faire le feu » (to make fire), image d’une transmission vivante des savoirs. Bangarra ne pratique ni la reconstitution folklorique ni la danse contemporaine occidentale au sens strict, son langage chorégraphique repose sur des techniques contemporaines exigeantes, des gestes issus des traditions des peuples aborigènes et des îles du détroit de Torres. Des créations toujours élaborées en dialogue avec les Elders (les gardiens du savoir) et les communautés concernées. Stephen Page, Directeur artistique de 1991 à 2022, a façonné l’identité de la compagnie. Descendant du peuple Nunukul, il a créé un répertoire devenu emblématique, où spiritualité, mémoire, histoire coloniale et questions contemporaines dialoguent constamment. Son frère, David Page, compositeur, a également contribué à forger la signature sonore de Bangarra. C’est maintenant Frances Rings, ancienne danseuse de la compagnie et nièce de Stephen Page, qui a repris les rênes de la compagnie depuis 2023. 

En cette fin de mois de juillet 2026, la compagnie présentait au cultisime théâtre Malibran de Venise, Terrain, créée en 2012 qui est considérée comme l’œuvre fondatrice de Frances Rings. Composée en 9 tableaux comme 9 états d’expérience, c’est une ode à Kati Thanda–Lake Eyre, immense lac salé situé au cœur de l’Australie-Méridionale. Pour les peuples Arabunna, gardiens traditionnels de ce territoire depuis des millénaires, ce lieu est bien davantage qu’un paysage : il est un espace vivant, porteur de mémoire, de récits et de spiritualité. Chaque tableau explore un aspect du territoire : les étendues de sel, les plantes du désert, les cicatrices laissées par l’activité humaine, les crues qui transforment périodiquement le lac ou encore la transmission des savoirs. Frances Rings ne cherche pas à raconter une histoire linéaire. Elle invite plutôt le spectateur à faire l’expérience d’un paysage.

La pièce commence d’ailleurs par un terrible orage et un jeu de lumières digne d’un stroboscope. Cinq danseurs surgissent de ces éclairs comme apparus des dessous la scène. Les portés sont gracieux et de forme assez classique. On est loin des danses tribales des films de Jean Rouch. Ils ont en main des sorte de boucliers bi-colore sur une face blanche et l’autre  noire qui font penser à des os de sèches comme ceux trouvés sur la plage mais à taille humaine. Parfois protecteur, parfois armes, ces objets accompagnent la danse, permettant des sorties discrètes et rapides. La danse est très physique. Beaucoup de portés, des scènes de groupes formant des ensembles très dynamiques… Il y a sans doute beaucoup de références qu’on ne connaît pas pour que l’ensemble nous parle car la forme, pour gracieuse qu’elle est, peine à intéresser ou surprendre. La scénographie faite de ce mur qui change sans cesse évoque les grottes préhistoriques et les lumières jouent un rôle central dans sa mutation. Les ensembles graphiques font penser à des danses de Graham. Les images sont belles mais le propos reste trop esthétique pour nous apparaître politique ou revendicatif. 

La seconde pièce que nous avons vue de cette biennale est On Tenderness de Molissa Fenley, interprétée par les danseurs de l’académie de la biennale – College de la danse, le programme de formation et de création qui réunit seize jeunes danseurs venus du monde entier autour d’une ou un grand(e) chorégraphe. 

Cette année, c’est donc Molissa Fenley figure de la postmoderne dance américaine qui en est la mentore. La pièce, créée spécialement pour cette promotion, est une première mondiale. Elle est accompagnée d’une musique jouée en direct par le batteur Denardo Coleman, fils du légendaire musicien de jazz Ornette Coleman, tandis que les textes sont signés par la chercheuse Hérica Valladares. Alors que la biennale explore majoritairement la notion de temps, Molissa Fenley choisit de mettre en avant la tendresse. Elle évoque aussi bien les fresques étrusques de Tarquinia, les plafonds du Palazzo Grimani à Venise, les célèbres Ignudi peints par Michel-Ange sur la voûte de la chapelle Sixtine, que les œuvres de Henri Matisse ou de William Blake. Le choix de Denardo Coleman pour la musique en direct renforce cette dimension. Héritier de l’univers d’Ornette Coleman, il apporte une écoute très libre, où la pulsation naît davantage du dialogue avec les danseurs que d’une mesure régulière. On Tenderness semble montrer une autre facette de travail Molissa Fenley : moins tournée vers l’exploit corporel que vers l’écoute, la vulnérabilité et la qualité des relations entre les interprètes. Cette création  prend un relief particulier dans le contexte de la Biennale 2026. Le thème général étant « Time Does Not Exist », il invite à penser le temps comme une expérience relationnelle plutôt que comme une simple succession d’instants. On Tenderness répond à cette proposition en suggérant que ce qui résiste le mieux au temps n’est peut-être ni la vitesse ni la performance, mais la capacité des corps à créer des liens, à partager une présence et à cultiver une forme de délicatesse. La tendresse devient alors moins un sujet qu’une manière de faire danse. 

La pièce débute dans des lumières bleues. La batterie est au lointain jardin et les seize danseurs sont là, arrivés des coursives. Un rectangle blanc est dessiné sur le cyclo du lointain. Beaucoup de doubles duos viennent constituer cette pièce. Les fonds changent vert, rectangle jaune. Des cercles se forment, des ensembles qui se font et se défont rythme la pièce qui semble venir de la pure tradition de la Judson Church. Un écran blanc, un pupitre et un micro font surgir le texte d’Hérica Valladares dit avec intensité et force. « L’amour est vie et la vie est l’amour… ». Ainsi soit-il ! Écran rouge, rectangle vert. Les seize danseurs se débrouillent pas mal même si certains sont un peu en retard ou en avance… on apprécie la chose pour ce qu’elle est, un travail d’étude pour des étudiants en fin de cycles peu familiarisés à cette danse venue des États Unis !  

La troisième oeuvre que nous avons pu voir est Hubris qui est une réflexion sur les mécanismes du pouvoir. C’est la seconde création confiée aux seize danseurs du Biennale College Danza 2026. Elle a été créée spécialement pour la Biennale par la chorégraphe britannique Maxine Doyle. Le titre renvoie au concept grec d’hybris, cette démesure qui pousse les êtres humains à dépasser les limites, à exercer un pouvoir excessif et, finalement, à provoquer leur propre chute. Elle « questionne l’architecture du pouvoir dans le monde contemporain », en explorant l’arrogance, la domination et les rapports de force. La scénographie, a été conçue par Livi Vaughan. Elle est d’une grande sobriété : de simples panneaux blancs qui deviennent tour à tour : une salle de classe ; un poste-frontière ; une salle de banquet ; un territoire disputé ; des embarcations fragiles dérivant sur la mer. Autrement dit, le décor n’est jamais fixe. Il est continuellement reconfiguré par les danseurs, qui construisent puis déconstruisent les espaces de pouvoir. Les panneaux deviennent des murs, des tables, des frontières ou des radeaux, donnant à voir combien les structures politiques et sociales sont des constructions humaines, donc susceptibles d’être transformées.

La particularité Maxine Doyle est de travailler à la frontière entre la danse, le théâtre immersif et la performance. Depuis plus de quinze ans, elle travaille avec de la compagnie britannique Punchdrunk, célèbre pour avoir révolutionné le théâtre immersif avec des spectacles où le public déambule librement dans de vastes espaces scénographiés. Elle a notamment participé à des productions devenues cultes comme : Sleep No More, The Burnt City, The Drowned Man. Son travail y mêle constamment danse, cinéma, architecture et expérimentation. C’est Yuka Hisamatsu, qui signe les lumières qui ne sont pas pour rien dans la réussite du projet car, autant le dire tout de suite, si la première pièce de Molissa Fenley vaut pour l’exercice et la nécessité de faire traverser cette forme de danse constitutive d’un grand mouvement de la danse contemporaine, on sent que l’univers de Maxine Doyle est bien plus en phase avec ces jeunes danseurs qui, du coup, excellent dans cette fresque qu’ils servent avec brio.

Le début est dans la pleine ombre, on distingue à peine une longue table recouverte d’un plastique noir faisant un effet de miroir réfléchissant. Un danseur entre avec une lampe de bureau allumée, la pose sur la table, prend la feuille blanche qu’il tient dans la main et en fait un bateau…. La bande son est faite des bruits d’oiseaux, des galops de chevaux dans une diffusion sonore à la limite du supportable ! Les autres danseurs entrent deux par deux, joliment costumés et se placent derrière la grande table. On pense à La cène. On pense à des banquets Shakespeariens. Les visages se crispent, les corps sont écrasés comme au ralenti pour être soumis ! Coiffés, couronnés, chapeautés tout cela chute des têtes… l’image est forte. La scène réaliste et réussie. Le roi mange le cœur – fictif – du squelette qu’on lui apporte. On voit quelque chose comme les Atrides, Richard III… tout d’un coup le plastique noir disparaît et laisse apparaître 16 tables blanches immaculées… et les danseurs se changent à vu tout en noir. Les tables sont renversées en arc de cercle tous assis sur les tables, le roi à la sienne au fond à cour. Une autre est à la face aussi à cour. On entend une voix de bébé, des bruits extérieurs. Des bruits d’eaux… les tablent rebougent. Elles deviennent bouclier. Les lumières sont rouges. Le son militaire. Les voix raisonnent, les filles opèrent une ronde. L’une d’elle effectue un solo sur la table au centre. Elle est de face avec le roi. Une musique tzigane éclate. Une femme rentre seule munie de ballons blancs. Un vent d’espoir souffle dans le théâtre alle Tese tout en brique rouge de l’Arsenal. La pièce est d’une grande beauté, les danseurs y sont à leur aise.  Toutes les images sont fortes et nourries ; l’une d’elle me fait penser à cette installation de Paulo Nazareth, exposé en ce moment même à la Punta de la Dogana, lorsque tous les danseurs sont serrés genoux remontés aux mentons  coincés entre les 4 pieds de la table qui leur sert d’espace cela m’a fait penser au Tumbeiro, ces embarcations remplies d’esclaves et où les armateurs négriers optimisaient au maximum l’espace comme il l’aurait fait pour des caisses ou des tonneaux. Et puisqu’il est dit dans le dossiers de presse de la Biennale que Maxine Doyle est une des personnalités les plus originales de la scène britannique actuelle, il est temps de l’inviter avec le travail de sa compagnie à Venise et ailleurs, Cette pièce pour le Collège de la danse faisant bigrement envie d’un voir plus ! 

Emmanuel Serafini, envoyé spécial à Venise

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Images: 1, 3 & 4 – Terrain, Frances Rings – Photos Biennale Danza 2026, Daniel Boud – 2- Invisible, Andrea Salustri – Photo Biennale Danza 2026 – 5 & 6- On Tenderness, Molissa Fenley – Photos Biennale Danza 2026 – 7 – Hubris, Maxine Doyle, photo Biennale Danza 2026

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