BONIFACIO, « NIMU DORMI » : IL N’Y A PAS QUE VENISE !

Bonifacio, envoyé spécial.

« Nimu Dormi » – Biennale d’art de Bonifacio/Corse, 3e édition – 23 mai – 5 novembre 2026.

Pour la troisième année consécutive, l’association De Renava organise sa Biennale d’art contemporain dans la sublime ville de Bonifacio, en Corse. Toujours bien inspirée, sa fondatrice et commissaire principale Prisca Meslier (qui officie aux côtés de Dumè Marcellesi et Basile Isitt) s’autorise un véritable jeu de piste à travers différents points de la ville. Après avoir initié une collaboration avec le Centre Pompidou de Paris, ce parcours nous invite à découvrir la cité sous le prisme de la création artistique contemporaine. À travers le titre de cette édition, Nimu Dormi (« Personne ne dort »), elle nous recommande de rester éveillés — ce qui tombait à pic le jour de l’éclipse solaire. L’exposition est ainsi pensée comme un opéra en quatre mouvements explorant la fête et la résistance.

Le voyage débute à l’Agora, une ancienne discothèque fermée depuis trente ans. C’est là que s’installent l’œuvre vidéo Nervous d’Adel Abdessemed, qui chante de dos le Dio vi Salvi Regina (l’hymne de la révolution corse de 1735), ainsi que la sculpture lumineuse Almiae de Niki Danai Chania, évoquant une figure hybride entre Gorgone mythologique et masque techno-futuriste. Alex Foxton y présente une série de peintures à l’huile sans titre figurant des silhouettes sauvages en rébellion, tandis que Vanessa Beecroft déploie la vidéo de sa performance mythique VB48.

Le parcours se poursuit à la Cisterna, un ancien réservoir d’eau situé sous l’église Sainte-Marie-Majeure. Dans la pénombre de cette citerne génoise, Tony Regazzoni déploie Bande Organisée, une installation immersive composée de vestiges récupérés dans des discothèques françaises abandonnées.

Dans l’Impluvium, ancien bassin à ciel ouvert de la Caserne française, on découvre une œuvre immersive portée par les artistes insulaires Ghjuvan Petru Graziani et Rinatu Coti, conçue en collaboration avec le studio de création Pyroxène. Le dispositif met en scène un dialogue subtil entre l’émergence contemporaine corse et l’architecture historique de la citadelle.

Enfin, le Palazzu transforme l’ambiance de cet ancien bâtiment officiel en un espace militant et politique. Le collectif féministe Pussy Riot, mené par Nadya Tolokonnikova, y diffuse quatre de ses films iconiques (Free the CobblestonesPunk PrayerKropotkin-Vodka et Putin Has Pissed Himself) sur des téléviseurs cathodiques des années 1990 installés sous des arches de briques.

Mais le cœur battant de l’événement réside dans la vaste Caserne Montlaur. Cet ancien espace militaire désaffecté évoque, par ses immenses salles et ses longs couloirs, la prison d’Avignon jadis investie par la Collection Lambert, ou encore la Corderie de son aînée, la Biennale de Venise. Ce qui est particulièrement appréciable ici, c’est que le lieu est resté brut. Ces couloirs et ces pièces permettent non seulement d’isoler une seule œuvre par salle, mais la pièce elle-même, par sa désuétude et son abandon, s’impose comme une œuvre à part entière.

Dès l’entrée, Lonely, de l’artiste insulaire Philippe Caamano, attire l’œil. Au beau milieu du couloir menant à l’exposition, il a installé deux portes en tôle ondulée galvanisée posées sur des rails. Ces cloisons se ferment et s’ouvrent de manière aléatoire : tantôt ensemble, bloquant le passage, tantôt de façon décalée, rendant la progression hasardeuse. Si les plus timides préfèrent contourner le dispositif par le côté, le bruit métallique et le mouvement des portes fonctionnent comme une invitation et une sélection. C’est audacieux. Dans une autre pièce, l’artiste déploie également son installation multimédia Flickers (Until the Collapse), qui joue sur la lumière et l’obscurité des voûtes.

On peut également y découvrir le travail de Mode 2, figure historique du graffiti et du street art européen, qui expose une peinture explorant les thèmes de la liberté et de la réappropriation festive.

Il ne faut sous aucun prétexte manquer VB52 de Vanessa Beecroft. On reste scotché, profondément dérangé par ce plan fixe et notamment par le regard de cette performeuse noire. À gauche de l’écran, les protocoles de la performance sont affichés en lettres capitales : « DO NOT LOOK » (Ne regarde pas), « DO NOT LOOK AT THE CAMERA » (Ne regarde pas la caméra), « DO NOT TALK » (Ne parle pas), « DO NOT MOVE » (Ne bouge pas) ou « REMAIN STILL » (Reste immobile). Autant de contraintes et d’ordres comportementaux imposés aux modèles qui posent dans cette vidéo, mettant en évidence la discipline et le contrôle des corps.

Plus loin est projetée la vidéo Rhythms of Resistance (ainsi que Manikongo) de la Brésilienne Puma Camillê. Figure majeure de la capoeira contemporaine, elle repousse les limites de son art grâce à un style hybride mêlant capoeira et voguing. Ces deux pratiques partagent une même origine : la nécessité de créer des espaces de liberté pour des corps marginalisés à travers la danse, la communauté et la fête. Ici, la caméra capte en plan fixe ces gestes métissés, transformant le corps en vecteur de mémoire politique.

L’Australien David Noonan figure aussi parmi les artistes exposés, notamment avec une remarquable sérigraphie sur lin ainsi qu’avec Owl II, une chouette en bronze aux ailes rabattues.

On retrouve également une installation vidéo de Nadya Tolokonnikova (Pussy Riot) où Vladimir Poutine en prend — encore ! — pour son grade. Sa passion pour les défilés militaires y est singée et détournée dans une vidéo percutante projetée sur un grand écran en L.

De son côté, Mark Leckey présente Fiorucci Made Me Hardcore, où il juxtapose des extraits vidéo de boîtes de nuit. Le film compile des archives allant de l’ère du disco à celle de la house, en passant par la scène Northern soul, traçant un parcours en partie autobiographique.

L’artiste afro-belge NKISI présente quant à elle une installation sonore immersive intitulée Maddening Insistence. Elle met en scène des tambours automatisés placés au détour d’un couloir sombre de la caserne. Ces instruments vibrent de manière autonome sous la paume du visiteur, sans qu’aucun percussionniste physique ne soit présent. On ne peut s’empêcher de penser à IT NEVER SSST de Miet Warlop présenté au Pavillon Belge de la Biennale de Venise, où la batterie joue également un rôle central et cathartique.

Enfin, la jeune création insulaire s’empare de la Salle Capsule avec le Collectif Ballà (constitué d’Alexis Paul et Valerj, associés ici à Clément Rossi, François Dagregorio et Billy Perkins). Ils y présentent Podium, une installation construite autour du mythique podium original de la boîte de nuit Via Notte. Le dispositif intègre des images d’archives exclusives tournées en 1999 à l’Amnesia (un autre club légendaire de l’île) projetées sur un grand voile flottant, capturant des danseurs saisis par la transe matinale.

On circule ainsi sur deux étages de cette caserne en se disant qu’il en existe deux autres au-dessus. Si les moyens financiers suivent, on imagine sans peine les futures éditions investir ces pièces supplémentaires pour y mêler créations insulaires et internationales… Vivement la quatrième biennale !

Emmanuel Serafini, envoyé spécial à Bonifacio

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Nimu Dormi – Art Biennial of Bonifacio/Corse, third edition – may 23 – november 5, 2026.

For the third consecutive year, the De Renava association is organizing its Contemporary Art Biennial in the sublime city of Bonifacio, Corsica. Always inspired, its founder and principal curator, Prisca Meslier (working alongside Dumè Marcellesi and Basile Isitt), has created a veritable treasure hunt through various locations in the city. After initiating a collaboration with the Centre Pompidou in Paris, this itinerary invites us to discover the city through the lens of contemporary artistic creation. Through the title of this edition,  Nimu Dormi  (« Nobody Sleeps »), she encourages us to stay awake—a fitting choice given the day of the solar eclipse. The exhibition is thus conceived as an opera in four movements exploring  celebration  and  resistance.

The journey begins at the Agora, a former nightclub closed for thirty years. Here,   Adel Abdessemed’s  video work Nervous , in which he sings Dio vi Salvi Regina  (the anthem of the 1735 Corsican revolution) with his back to the viewer, is installed, as is Niki Danai Chania’s luminous sculpture  Almiae  , evoking a hybrid figure between a mythological Gorgon and a techno-futuristic mask. Alex Foxton presents a series of untitled oil paintings depicting wild, rebellious figures, while Vanessa Beecroft displays the video of her legendary performance  VB48 .

The journey continues at the Cisterna, a former water reservoir located beneath the Church of Santa Maria Maggiore. In the dim light of this Genoese cistern, Tony Regazzoni presents  Bande Organisée , an immersive installation composed of relics salvaged from abandoned French nightclubs.

In the Impluvium, a former open-air basin of the French Barracks, an immersive artwork by Corsican artists Ghjuvan Petru Graziani and Rinatu Coti, created in collaboration with the Pyroxène design studio, is on display. The installation stages a subtle dialogue between contemporary Corsican art and the citadel’s historic architecture.

Finally, the Palazzu transforms the atmosphere of this former official building into a militant and political space. The feminist collective Pussy Riot, led by Nadya Tolokonnikova, screens four of its iconic films ( Free the Cobblestones ,  Punk Prayer ,  Kropotkin-Vodka  and  Putin Has Pissed Himself ) on 1990s cathode ray tube televisions installed under brick arches.

But the beating heart of the event lies in the vast Montlaur Barracks. This former, disused military space, with its immense rooms and long corridors, evokes the Avignon prison, once home to the Lambert Collection, or even the Rope Factory of its predecessor, the Venice Biennale. What is particularly striking here is that the space has been left in its raw state. These corridors and rooms not only allow for the isolation of a single artwork per room, but the room itself, through its disuse and abandonment, asserts itself as a work of art in its own right.

Upon entering,  Lonely , by Corsican artist Philippe Caamano, immediately catches the eye. In the middle of the corridor leading to the exhibition, he has installed two galvanized corrugated metal doors mounted on rails. These partitions open and close randomly: sometimes together, blocking the passage, sometimes staggered, making progress uncertain. While the more timid may prefer to skirt around the installation, the metallic clang and the movement of the doors act as both an invitation and a selection. It’s audacious. In another room, the artist also presents his multimedia installation  Flickers (Until the Collapse) , which plays on the interplay of light and shadow within the vaulted ceilings.

You can also discover the work of Mode 2, a historical figure in European graffiti and street art, who is exhibiting a painting exploring the themes of freedom and festive reappropriation.

Under no circumstances should you miss  Vanessa Beecroft’s VB52  . You’ll be riveted, deeply disturbed by the static shot and especially by the gaze of this Black performer. On the left side of the screen, the performance protocols are displayed in capital letters:  « DO NOT LOOK  , »  « DO NOT LOOK AT THE CAMERA  ,   » « DO NOT  TALK,   » « DO NOT MOVE, »  and  « REMAIN STILL  . » These constraints and behavioral orders imposed on the models posing in this video highlight the discipline and control exerted over their bodies.

Further on, the video  Rhythms of Resistance  (as well as  Manikongo ) by Brazilian artist Puma Camillê is projected. A major figure in contemporary capoeira, she pushes the boundaries of her art with a hybrid style blending capoeira and voguing. These two practices share a common origin: the need to create spaces of freedom for marginalized bodies through dance, community, and celebration. Here, the camera captures these hybrid gestures in a fixed shot, transforming the body into a vehicle for political memory.

Australian David Noonan is also among the artists exhibited, notably with a remarkable silkscreen print on linen as well as with  Owl II , a bronze owl with folded wings.

Also featured is a video installation by Nadya Tolokonnikova (Pussy Riot) where Vladimir Putin is—yet again!—taken the heat. His passion for military parades is mocked and subverted in a striking video projected onto a large L-shaped screen.

For his part, Mark Leckey presents  Fiorucci Made Me Hardcore , where he juxtaposes video excerpts from nightclubs. The film compiles archival footage ranging from the disco era to the house era, including the Northern soul scene, tracing a partly autobiographical journey.

The Afro-Belgian artist NKISI presents an immersive sound installation entitled  Maddening Insistence . It features automated drums placed in a darkened corridor of the barracks. These instruments vibrate autonomously under the visitor’s palm, without any physical percussionist present. One cannot help but think of  Miet Warlop’s IT NEVER SSST,  presented at the Belgian Pavilion of the Venice Biennale, where the drums also play a central and cathartic role.

Finally, the young island talent takes over the Capsule Room with the Ballà Collective (made up of Alexis Paul and Valerj, joined here by Clément Rossi, François Dagregorio, and Billy Perkins). They present  Podium , an installation built around the legendary original stage of the Via Notte nightclub  . The installation incorporates exclusive archival footage shot in 1999 at Amnesia (  another legendary club on the island) projected onto a large floating sail, capturing dancers caught in the throes of early morning trance.

We wander through two floors of this barracks, thinking there are two more above. If the funding allows, it’s easy to imagine future editions utilizing these additional spaces to showcase both local and international creations… Bring on the fourth biennial!

Emmanuel Serafini , special correspondent in Bonifacio

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Images: 1- Vanessa Beecroft, vb52, 2003 – Copyright the artist – Courtesy Castello di Rivoli  & Galleria Lia Rumma – 2- Pussy Riot, Nadya Tolokonnikova, Putin’s Ashes – Courtesy De Renava, 2026 (installation view). Courtesy De Renava – 3- Adel Abdessemed, Nervous, vidéo, 1999-2000 – Copyright the artist – Courtesy Frac Corse – 4- Puma Camillê, Manikongo, De Renava, 2026 (installation view). Courtesy De Renava – 5- in the Impluvium, installation by Ghjuvan Petru Graziani and Rinatu Coti – Copyright the artists – Courtesy De Renava – 6- Nadya Tolokonnikova & PussyRiot, Putin Has Pissed Himself © Denis Sinyakov

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