VENISE : « IN MINOR KEYS », UN REFLET DU MONDE EN MODE MAJEUR, PORTÉ PAR LES MINORITÉS

Venise, envoyé spécial.
Retour sur la 61ème Biennale d’Art de Venise – In minor keys / en tonalité mineure – Commissaire Koyo Kouah – Giardini, Arsenale, Venezia – Jusqu’au 22 novembre 2026.
La 61e Biennale d’Art de Venise a débuté dans les cris et la douleur. La Russie voulant rouvrir son pavillon — ce qu’elle a fait ! — et Israël le sien — ce qu’il n’a pas fait ! —, tout en le gardant sous haute surveillance… L’atmosphère s’est chargée de démissions, de tribunes et de violents partis pris géopolitiques. Les Français, quant à eux, n’ont pas dérogé à leur réputation critique, affirmant d’emblée que les choix curatoriaux n’étaient pas les bons, eu égard aux prises de position de l’artiste invitée Yto Barrada en faveur de la Palestine, ce qui lui a valu une tribune de Catherine Millet dans Artpress. Bref, il n’empêche qu’avec ses 111 artistes invités, ses 99 pavillons nationaux et ses « stars » annoncées — à l’instar de l’Américaine Laurie Anderson, des Congolais Sammy Baloji et Bodys Isek Kingelez, de la Kényane Wangechi Mutu, de la Nigériane Otobong Nkanga ou du Chilien Alfredo Jaar —, le visiteur en a pour son argent et ses mirettes !
La Suisso-Camerounaise Koyo Kouah, commissaire générale de cette 61e édition, était absente pour la remise du Lion d’or — exceptionnellement décerné par le vote des visiteurs, autre incongruité. Et pour cause : elle décédée en 2025. Elle avait néanmoins transmis ses consignes et un mantra yogique en guise de fil conducteur : « Prenez une profonde respiration, expirez, abaissez vos épaules, fermez les yeux… », un message salutaire et pacificateur au moment où la politique dicte trop souvent sa loi à l’art contemporain.
Aux Giardini
In Minor Keys (« En mode mineur ») est le cri de ralliement proposé par Koyo Kouah. Elle souhaitait que les visiteurs soient portés par une joie résistante, l’espoir et le bonheur d’observer tous les signes que nous envoient la terre et la vie. C’est tout naturellement par les Giardini, berceau des pavillons nationaux, que commence notre déambulation.
Si la Corée expose d’intrigantes alvéoles de plaques de cuivre et de plastique, le Japon voisin traite frontalement de sa crise de la natalité. Le pavillon propose aux hommes — exclusivement — de s’occuper d’un poupon en plastique distribué à l’entrée. Ce baigneur vous accompagne tout au long de la visite à l’étage ; il faut le nourrir, le langer… La charge mentale, bien que brève, est cruellement palpable.
Comme toujours, les pays scandinaves apportent leur lot de figures monumentales. Le Pavillon danois dévoile des statues géantes en bois, corps sans fin aux têtes de femmes et aux seins disproportionnés, sortes d’êtres augmentés évoluant dans un univers d’éprouvettes.
La Suisse, de son côté, propose un espace très militant dédié à la cause LGBTQIA+. Mais c’est l’Espagne, sous des airs policés, qui frappe un grand coup : la totalité des murs de son pavillon sont recouverts de cartes postales, du sol au plafond. L’artiste Oriol Vilanova, avec son œuvre Los Restos, y déploie sa logique sérielle (les paysages marins regroupés, les montagnes alignées) pour offrir un panorama saturé de couleurs. C’est kitsch, pop et terriblement efficace. En érigeant cet « anti-musée » au cœur du plus grand rassemblement artistique mondial, son pari est réussi.
Miet Warlop fait également sensation au Pavillon belge. La chorégraphe y présente IT NEVER SSST, une performance immersive où des gradins-présentoirs accueillent des artistes manipulant des plaques de plâtre gravées des mots « Stop », « Sortie », « Oui ». Au centre, une batterie que le visiteur est invité à activer brise le silence et les plaques d’argile, tandis qu’au fond à droite, des performeurs réalisent en direct des moulages de pièces installées sur leurs supports.
Si la Finlande et la Hongrie déçoivent par des propositions un peu froides, il suffit de traverser le canal pour trouver le Pavillon du Brésil et s’autoriser à rêver. Conçue par la curatrice Diane Lima, l’exposition Comigo ninguém pode orchestre un dialogue magistral entre Rosana Paulino et Adriana Varejão autour de la mémoire coloniale. L’installation déploie de grandes peintures au plafond et des fresques murales modelées sur près de 100 mètres.
Quant au Pavillon de Venise, il présente un piano démonté et quelques réalisations moins subjugantes qu’il y a deux ans.
Pour lutter contre la chaleur étouffante de la lagune, deux options s’offrent au visiteur : se laisser bercer par le ressac marin et le reflux des images du Pavillon roumain, ou plonger dans l’installation grecque Relax, qui recrée l’univers sensoriel et nocturne des boîtes de nuit.
Le film polonais de danse aquatique rappelle quant à lui le pionnier Waterproof de Daniel Larrieu.
Seule déception : le Pavillon autrichien, précédé par sa réputation : pensez donc, des performeuses nues défiant une vague monumentale sur un jet ski, ou se baignant dans une piscine d’urine recyclée – notamment celles des visiteurs volontaires ! était fermé le seul jour de notre passage ; ce ne sont pas les débris conceptuels du Pavillon de l’Uruguay qui ont suffi à nous consoler.
Le Pavillon principal s’avère nettement moins dense que les années précédentes, mais certaines pièces saisissent immédiatement le regard.
C’est le cas d’Amistad Takeover, une sculpture vestimentaire monumentale créée par Demond Melancon, grand chef coutumier de la Nouvelle-Orléans. Rouge vif, plumes et broderies d’un côté, et son pendant vert pomme dans son dos, cette armure minutieuses annonce le recours massif aux tissages, aux perles et aux assemblages textiles que l’on retrouvera jusqu’aux bâtiments de la Corderie (lire plus bas).
Venise oblige, on reste fasciné par ces sculptures de fleurs en verre de Murano fixées par du métal, exposées dans le cadre de la série Anatomy of the Magnolia Tree for Koyo Kouoh and Toni Morrison. Imaginé par l’artiste cubaine Maria Magdalena Campos-Pons, l’ensemble est un hommage à la curatrice et à l’autrice américaine, prix Nobel de littérature. En plus de ces sept sculptures de fleurs de magnolia façonnées à la main, on peut voir huit grands portraits peints représentant les personnes citées, aujourd’hui décédées.
Plus loin, on croise when the land is in plumage de la Jamaïcaine Ebony G. Patterson : une sculpture de paon recouverte de fleurs blanches en relief, juchée sur des coquillages dorés d’où émergent des mains sculptées. Une troublante abondance d’or et de perles se propage au pied de cet oiseau majestueux. Les compositions textiles d’Ebony G. Patterson se déploient également avec …wailing… during the silence…, une haie monumentale de gants de caoutchouc rouge d’où pointent des branches sombres en métal, et …fester…, fait d’une superposition complexe de tapisseries Jacquard, de dentelles, de franges, de perles et de motifs floraux tropicaux luxuriants.
Il ne faut pas manquer les sculptures de la Suissesse Sabian Baumann. Ses pièces en terre cuite accrochées aux murs s’avèrent d’une grande charge émotive : l’une représente deux personnages couchés l’un sur l’autre sur une planche dissimulant un troisième corps d’où pend une corde ; une autre montre un enchevêtrement héroïque de quatre silhouettes, tandis qu’une scène plus sobre figure deux corps simplement assis sur un banc. On pense au travail du libanais Ali Cherri qui utilise aussi la pierre et l’iconographie ancienne comme support pour son travail.
La toile de la Française Karine Mauresière apporte une touche de surréalisme onirique. Ses feuillages dorés et orangés encadrent une immense feuille centrale, au milieu de papillons, d’un arc-en-ciel et d’un nuage souriant. Si la composition semble joyeuse, le fond noir d’encre insuffle une inquiétante étrangeté, suggérant que le cauchemar n’est jamais loin du rêve.
Le parcours s’arrête ensuite devant quatre collages de l’artiste palestinien Mohammed Joha, issus de sa série No Shelter (Sans abri). Leurs aplats de couleur verticaux et leurs superpositions géométriques rappellent intensément la puissance structurelle des œuvres de Nicolas de Staël.
On reste médusé devant la sculpture en verre bleu Klein de l’Haïtien Édouard Duval-Carrié, sorte de totem dressé en plein milieu d’une salle. Ces cœurs rouges, ces emblèmes vaudous et cette sphère de métal qui la surplombe sont impressionnants.
Notre regard s’est également porté sur A Camino, une grande pièce textile suspendue réalisée par l’artiste nippo-canadienne Alexa Kumiko Hatanaka. On y retrouve une subtile technique de patchwork, associant des blocs imprimés en relief et de la linogravure en noir et blanc sur du papier washi traditionnel cousu à la main. Si l’œuvre explore explicitement les thèmes de la migration, du déplacement, de l’héritage culturel et de la persévérance physique à travers le paysage, sa composition relativement abstraite laisse généreusement la place à de nombreuses interprétations.
Juste à côté, Mycelium Running, de la plasticienne saoudienne Zahrah Al Ghamdi, se déploie au sol. Cette installation organique se compose de plus d’un millier de pièces de cuir méticuleusement coupées, cousues, bouillies et brûlées à la main par l’artiste. Cette approche rappelle par certains aspects la démarche de la plasticienne française Claudine Drai ; cette dernière travaille quant à elle le papier de soie pour donner vie à des personnages éthérés qui semblent traverser, dans l’urgence, un monde instable.
Dans la pure tradition des grands maîtres flamands, et plus particulièrement de Pieter Brueghel l’Ancien, l’artiste sud-africain Johannes Phokela expose Caritas. Issue de sa série consacrée aux Seven Virtues (Les Sept Vertus), cette huile sur toile se veut délibérément satirique et allégorique. Ses nuances monochromes bleues et blanches évoquent immédiatement l’esthétique de la faïence de Delft ou des porcelaines asiatiques importées. Phokela enserre le tout dans un cadre rose vif contemporain qui rompt violemment avec le classicisme de la composition.
Enfin, avec sa série de quatre grands tirages sur papier intitulée Cartas ao Mar (Lettres à la mer), le Brésilien Eustáquio Neves livre une proposition visuelle marquante. L’artiste altère directement ses négatifs, superposant des textures, des écritures manuscrites, des tampons et des couches de pigments pour troubler la limpidité de l’image argentique. À travers ces strates où affleurent des corps, des formes et des objets enfouis, se dégage une œuvre profondément chargée en émotion.
La Corderie, Arsenale
Il faut quitter I Giardini et se lancer dans l’enfilade de salles de la Corderie de l’Arsenale de Venise, où la curatrice Koyo Kouah a imaginé une exposition basée sur la représentation de la nature, des révoltes sociales en présentant des œuvres textiles. Le pot de fer contre le pot de terre, une mission presque impossible…
On y est accueilli par un grand panorama à 360° plongé dans un bleu profond qui sert d’écrin à des visages de femmes.
Dans la salle suivante, on découvre à droite First Living Woman de Carrie Schneider : un assemblage photographique monumental prenant la forme de rouleaux suspendus d’un kilomètre de long, tiré en un seul bloc à partir d’un rouleau industriel de papier chromogène argentique. L’artiste a utilisé une caméra artisanale de la taille d’une pièce (camera obscura) pour capturer et rephotographier le tout, image par image. Les visages et fragments de corps visibles isolent et rallongent une scène de 8 secondes tirée du film expérimental La Jetée de Chris Marker. Ce moment précis où l’actrice Hélène Châtelain ouvre les yeux et sourit constitue l’unique plan en mouvement de tout le court-métrage. L’effet est éblouissant.
Comme évoqué plus haut, le tissage est à l’honneur, à l’image de la sculpture thérapeutique jaune et violette intitulée Disease Thrower. Cette installation suspendue du plasticien américano-salvadorien Guadalupe Maravilla reprend le chant traditionnel « Sana sana, colita de rana, si no sanas hoy, sanarás mañana » (Guéris, guéris, petite queue de grenouille, si tu ne guéris pas aujourd’hui, tu guériras demain). Elle est tendue de chaque côté des murs de la Corderie… espérons un bon présage pour nous toutes et tous.
En face des œuvres de Carrie Schneider, se déploient les toiles géantes de Kaloki Nyamai, Kana Kakwa. Ces immenses bannières suspendues sont constituées d’une superposition de toiles de lin et de morceaux de fils cousus à la main, rehaussés par d’épaisses couches de peinture acrylique, d’huile et de pigments terreux. Ces figures humaines fragmentées et stylisées — peintes dans des teintes sombres de brun et de noir sur des fonds aux contrastes saisissants (jaune éclatant et bleu texturé) — évoquent de puissantes silhouettes primitives et intemporelles. L’artiste kenyan ravive ainsi les traumatismes du passé colonial.
On peut les mettre en regard des œuvres de la plasticienne et activiste colombo-américaine Carolina Caycedo, notamment sa toile faite de lignes graphiques blanches peintes à la main sur un fond texturé bleu-vert. Le geste, volontairement naïf, représente une figure féminine brandissant des plantes d’une main et touillant une marmite de l’autre, les pieds ancrés dans un entrelacs de cours d’eau ou de racines. Carolina Caycedo met ainsi en avant les figures de guérisseuses et de gardiennes de la terre pour questionner notre lien au vivant et à la mémoire des territoires.
On ne peut traverser cette première salle sans admirer Amalgam, l’ensemble de sculptures réalisées par Nick Cave. L’une d’elles, en bronze, représente une silhouette humaine assise sur une chaise. Son corps est surmonté d’une tête faite de branches d’arbres nues, accueillant une multitude de petits oiseaux sculptés et perchés. L’éclairage projette au sol une immense ombre ramifiée, transformant le sol de briques en un paysage forestier spectral. Nick Cave explore ici l’idée de fusion — l’amalgame — entre l’être humain, l’histoire et le monde végétal ou animal. Ne manqué pas sa version géante devant les bassins de l’Arsenal en rejoignant par l’extérieur le pavillon italien, c’est impressionnant.
En sortant de cette salle, en face de la grande tapisserie peinte de l’artiste birman Sawangwonse Yawnghwe, The Bed of Gold Stream (Le lit du ruisseau d’or), on découvre, posée sur une longue table, People’s Desire (Le désir du peuple). Cette installation monumentale rassemble plus de deux mille petites figurines en argile modelées à la main. Au premier plan se trouve une plaque dorée gravée de quatre injonctions martiales en anglais. Ce texte est tiré d’un document officiel de propagande ultra-nationaliste utilisé par la junte militaire birmane dans les années 1990 pour cimenter son autorité. L’artiste évoque ainsi le drame du peuple Rohingya.
Les cordages associés aux vidéos de Whisper of Traces (Le murmure des traces) du Franco-Algérien Kader Attia font forte impression grâce à leurs éclats et fragments de miroirs métalliques réfléchissants qui captent la lumière environnante.
De son côté, la plasticienne barbadienne Annalee Davis expose Let This Be My Cathedral (Que ceci soit ma cathédrale). L’œuvre se déploie sur un immense mur incurvé peint en bleu outremer, sur lequel elle a disposé des centaines de plantes séchées, de branches, de palmes et de spécimens botaniques locaux. Au centre de la pièce trône un autel recouvert d’un tissu sur lequel est brodé le titre de l’œuvre. Un dispositif poétique à souhait.
The End of the World, la pièce rouge qui rappelle les installations immersives de Claude Lévêque, ne laisse pas indifférent. Au bout de l’espace, installé sur un piédestal noir minimaliste, est exposé un minuscule cube métallique de seulement 4 cm de côté. Imaginé par le Chilien Alfredo Jaar, cet artefact contient les minerais stratégiques de notre époque : cobalt, lithium, néodyme, cuivre, coltan, nickel et manganèse.
Dans le même esprit techno-politique, Primordial Earth est une installation photographique et cinétique monumentale du Belge Léonard Pongo. Avec cette œuvre, il offre une immersion poignante au cœur des paysages de la République démocratique du Congo. Une immense tapisserie de tissu imprimée numériquement représente une forêt dense, devant laquelle est suspendue par des fils invisibles une myriade de petits fragments photographiques et de miroirs. Le tout repose au-dessus d’une plaque de verre miroir au sol, reflétant la structure à l’infini.
Le film du Français Éric Baudelaire sur le monde du travail dans une usine de roses trouve parfaitement sa place dans cette exposition. Son dispositif d’écrans recto-verso force le spectateur à tourner autour de l’image pour observer les gestes des ouvriers en action.
Il reste mille choses encore à voir et à dire sur cette 61e édition agitée. Elle laisse entrevoir une création vivante, engagée, portée par des minorités qui ne sont plus (ou du moins pas ici) isolées. Un reflet du monde en tonalité certes mineure, mais aux ambitions majeures !
Emmanuel Serafini, envoyé spécial à Venise
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Images: 1, 2, 3- Alfredo Jaar, The end of the world, Venice Biennial 2026 – 4- Léonard Pongo, Primordial Earth, Venice 2026 – 5,6- Kader Attia, Whisper of Traces (2026), Venice – 7,8- Nick Cave, Amalgam (2026), Arsenale Venice – 9- Eustáquio Neves Cartas ao mar, Venice 2026 – 11, 12- Maria Magdalena Campos-Pons Anatomy of the Magnolia Tree for Koyo Kouoh and Toni Morrison, Venice 2026 – All images copyright the artists – Courtesy La Biennale 2026, Galerria Continua – Photos La Biennale





















