RIP ARLES 2026 : VISIONS D’UN MONDE ÉCLATÉ

Rencontres Internationales de la Photographie – 57e édition – Arles, divers lieux – Jusqu’au 4 octobre 2026.
Il ne vous reste plus qu’un mois pour profiter de l’été culturel arlésien. Jusqu’au 4 octobre, les 57es Rencontres de la photographie déploient encore leur programmation dans toute la ville : une cinquantaine d’expositions, quelque 400 artistes et près de 4 000 œuvres réparties sur 28 adresses, auxquelles s’ajoute un foisonnement d’expositions et d’initiatives hors les murs. Cette dispersion est devenue l’une des grandes singularités du festival : Arles ne se contente plus d’accueillir la photographie, elle l’a progressivement utilisée pour transformer son paysage culturel.
Si votre temps sur place est compté, commencez par l’Espace Croisière : arrêtez-vous à la Librairie du Sud, feuilletez le catalogue des Rencontres et repérez vos priorités. Puis plongez dans « Nous ne sommes pas seuls. Images extraterrestres ». L’exposition part d’une image devenue mythique : la photographie réalisée en 1975 par le Suisse Eduard Alber Meier, dont l’un des clichés a notamment été repris dans l’imaginaire visuel de X-Files. Photographies d’observations, archives ufologiques, collections spécialisées, documents de la NASA et œuvres contemporaines composent une traversée aussi savante qu’étrange. Le véritable sujet est finalement moins l’existence des extraterrestres que notre rapport à la preuve : bien avant les fake news et les images générées par intelligence artificielle, les photographies d’ovnis avaient déjà installé une forme de « doute visuel » dans notre culture.
À Croisière toujours, ne manquez pas « Paul Kodjo. Photoromance », première exposition personnelle d’ampleur consacrée en France au photographe ivoirien. De retour à Abidjan en 1970, Kodjo fonde l’agence avant-gardiste MAMEDIS, qui travaille à la fois dans la photographie, le cinéma et l’édition. Ses photoromans, publiés notamment dès 1971 dans Ivoire Dimanche, importent le langage du cinéma dans la photographie populaire et inventent, au fil des intrigues sentimentales, une véritable éducation visuelle ivoirienne. Le corpus permet surtout de comprendre comment ces images accompagnent les transformations sociales, économiques et culturelles du pays au moment du « miracle ivoirien ».
A côté, profitez-en pour découvrir également Pentti Sammallahti. Le Finlandais, maître du format panoramique, arpente depuis des décennies des territoires souvent reculés où le paysage, les animaux et les silhouettes humaines semblent se répondre dans un théâtre silencieux. Avec un humour discret, il compose un bestiaire d’animaux méditatifs ou affairés. Continuez votre chemin jusqu’au Parc des Ateliers. À La Mécanique générale, LUMA présente « Stan Douglas, Bodies Never Lie ». Au cœur du parcours, Exquisite Corpse, nouvelle production filmique, plonge dans le flamenco de l’Espagne franquiste des années 1950. Douglas y envisage la musique comme un langage esthétique, mais aussi comme une force sociale capable de porter la mémoire, la résistance et l’émancipation. L’exposition remet ainsi en jeu l’une des grandes préoccupations de l’artiste : la manière dont les récits historiques sont construits, transmis et contestés.
À La Mécanique générale toujours, « Modèle animal. 200 ans de photographie », propose une remarquable histoire de notre regard photographique sur les bêtes. Anatomique, performatif, affectif, fasciné, éthique, plastique puis viral : sept « regards » structurent un parcours qui montre que l’animal n’a cessé de servir de miroir à nos propres obsessions. Des photographies scientifiques aux images de compagnons domestiques, de l’exploitation animale aux détournements circulant sur les réseaux sociaux, l’exposition rassemble un nombre impressionnant de figures de l’histoire de la photographie. À La Tour, prenez également le temps de voir « Gerhard Richter, Overpainted Photographs. » Richter recouvre partiellement des photographies de couches de peinture, faisant entrer la matière, l’accident et l’opacité dans des images supposées documentaires. La photographie cesse alors d’être une surface transparente sur le réel. À quelques mètres de là, voyez « Camille Henrot, In the Veins ». Ce film aborde ce que signifie élever un enfant à l’époque de la crise climatique et de l’extinction de masse. Henrot part d’une contradiction aussi simple que vertigineuse : les animaux peuplent les livres, les jouets et les comptines de l’enfance, tandis que nombre de ces mêmes espèces sont menacées. Le film rapproche ainsi les temporalités de l’enfance, de la croissance du vivant et de la catastrophe écologique, en faisant du soin une forme de résistance au désespoir.
Reprenez ensuite le chemin de la ville et dirigez-vous vers le Palais de l’Archevêché, où « GHANA ! Rêver l’indépendance, 1957–1976 » constitue l’un des grands axes historiques de cette édition. Felicia Abban, James Barnor, Willis E. Bell et Efua T. Sutherland y dialoguent avec Marc Riboud et Paul Strand, tandis qu’une génération contemporaine — Carlos Idun-Tawiah, Rita Mawuena Benissan, Denyse Gawu-Mensah ou Maame Abena Osaah Asamoah — réinterprète cet héritage. Le point de départ est la déclaration d’indépendance du Ghana, le 6 mars 1957, et la manière dont photographie, livre et imprimé ont participé à l’élaboration d’une nouvelle représentation du pays, loin de l’iconographie coloniale.
Poursuivez jusqu’à l’Espace Van Gogh pour « Martine Barrat, Soul of the City (L’Âme de la ville) ». Née à Oran en 1933, Barrat s’installe à New York en 1968 après avoir été danseuse à Paris. À la suite d’un accident qui met fin à sa carrière, elle se tourne vers la vidéo et développe, notamment dans le South Bronx et à Harlem, une pratique profondément participative. Elle travaille avec les communautés marginalisées, notamment les gangs du South Bronx, avant de poursuivre une œuvre photographique consacrée aux quartiers populaires, aux clubs de boxe pour enfants et à la vie new-yorkaise. Cette exposition peut être prolongée par Harry Gruyaert, à la chapelle Saint-Martin du Méjan. « A Sense of Place » fait circuler le visiteur de New York à Paris, Tokyo, Moscou, Anvers, Mumbai ou Zanzibar, sans jamais transformer ces villes en simples destinations touristiques. Ce qui compte chez Gruyaert, ce sont les couleurs, les ombres, les géométries et les façons dont les individus composent leur existence dans l’espace urbain. Notez, qu’une exposition d’Harry Gruyaert aura lieu à la Galerie Leica (26, rue Boissy d’Anglais, 75008 Paris) du 1 octobre au 2 janvier, ne la ratez pas.
Au musée Réattu, allez voir les dessins de Christian Lacroix. Ils valent, à mon sens, davantage le détour que la sélection photographique qui les accompagne : cette dernière souffre d’un accrochage peu lisible, tandis que les dessins révèlent magistralement la puissance d’invention du créateur. Depuis ses premières années, le dessin constitue chez Lacroix sa matrice : costumes, silhouettes, décors, personnages et fantasmes y apparaissent avant de prendre corps. Continuez vers la Fondation Vincent van Gogh Arles pour « SUSPECTS – Van Gogh, Tricksters & Co. », consacrée aux artistes fripouilles, saltimbanques, fous, tricheurs et farceurs qui préfèrent la dissidence à la conformité. L’exposition réunit 33 artistes et donne notamment à voir Urs Lüthi, Robert Filliou, Leigh Bowery ou Sarah Lucas.
Enfin, allez jusqu’à Ground Control, près de la gare, pour « Vigilance. Le travail sous tension ». À partir des archives d’EDF cette exposition raconte une histoire étonnamment visuelle de la prévention des accidents du travail. Depuis la création du service Prévention et Sécurité d’EDF en 1947 jusqu’au lancement du magazine Vigilance en 1953, la photographie devient un outil pédagogique destiné à rendre visibles les dangers invisibles de l’électricité. Ces images didactiques, parfois presque surréalistes aujourd’hui, posent une question toujours actuelle : jusqu’où va la responsabilité d’une entreprise lorsqu’il s’agit de protéger ceux qui travaillent pour elle ?
Et si vous avez encore un peu plus de temps, prenez le train pour Montpellier. Au Pavillon Populaire, « Premières fois / Premières photos » propose une traversée de deux siècles d’images à partir de toutes sortes de commencements : premières expérimentations techniques, premières transmissions à distance, premières conquêtes scientifiques, premières images de galaxies. Une manière de rappeler que l’histoire de la photographie n’est jamais aussi intéressante que lorsqu’elle recommence.
Timothée Chaillou, envoyé spécial à Arles
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Rencontres Internationales de la Photographie – 57th edition – Arles, various locations – Until October 4, 2026.
You only have one month left to enjoy Arles’ summer cultural offerings. Until October 4th, the 57th Rencontres de la Photographie (Arles Photography Encounters) continues its program throughout the city: some fifty exhibitions, around 400 artists, and nearly 4,000 works spread across 28 venues, in addition to a wealth of off-site exhibitions and initiatives. This dispersal has become one of the festival’s defining characteristics: Arles no longer simply hosts photography; it has progressively used it to transform its cultural landscape.
If your time is limited, start with the Cruise Area: stop by the Librairie du Sud bookstore, browse the Rencontres catalog, and identify your priorities. Then immerse yourself in » We Are Not Alone: Extraterrestrial Images . » The exhibition begins with an image that has become iconic: the photograph taken in 1975 by Swiss photographer Eduard Alber Meier, one of whose images was notably used in the visual style of The X-Files . Observation photographs, UFO archives, specialized collections, NASA documents, and contemporary works combine to create a journey that is as scholarly as it is unsettling. Ultimately, the real subject is less the existence of extraterrestrials than our relationship to evidence: long before fake news and AI-generated images, UFO photographs had already instilled a form of « visual doubt » in our culture.
Also in Croisière, don’t miss « Paul Kodjo. Photoromance , » the first major solo exhibition in France dedicated to the Ivorian photographer. Returning to Abidjan in 1970, Kodjo founded the avant-garde agency MAMEDIS, which worked in photography, film, and publishing. His photo novels, published notably in 1971 in Ivoire Dimanche , brought the language of cinema to popular photography and, through their romantic storylines, created a veritable visual education for Ivory Coast. Above all, this body of work allows us to understand how these images accompanied the social, economic, and cultural transformations of the country during the « Ivorian miracle. »
While you’re there, take the opportunity to discover Pentti Sammallahti. This Finnish artist, a master of the panoramic format, has spent decades exploring often remote territories where landscapes, animals, and human figures seem to converse in a silent theater. With subtle humor, he composes a bestiary of meditative or busy animals. Continue your walk to the Parc des Ateliers. At La Mécanique générale, LUMA presents « Stan Douglas, Bodies Never Lie . » At the heart of the exhibition, Exquisite Corpse , a new film production, delves into the flamenco of Francoist Spain in the 1950s. Douglas envisions music as an aesthetic language, but also as a social force capable of conveying memory, resistance, and emancipation. The exhibition thus revisits one of the artist’s major concerns: the way in which historical narratives are constructed, transmitted, and contested.
At La Mécanique générale, » Animal Model: 200 Years of Photography » offers a remarkable history of our photographic gaze upon animals. Anatomical, performative, affective, fascinated, ethical, artistic, and then viral: seven « gazes » structure a journey that shows how animals have constantly served as a mirror to our own obsessions. From scientific photographs to images of domestic companions, from animal exploitation to the reinterpretations circulating on social media, the exhibition brings together an impressive number of figures from the history of photography. At La Tour, also take the time to see « Gerhard Richter, Overpainted Photographs . » Richter partially covers photographs with layers of paint, introducing texture, chance, and opacity into supposedly documentary images. Photography then ceases to be a transparent surface onto reality. A few meters away, see « Camille Henrot, In the Veins . » This film explores what it means to raise a child in the era of climate crisis and mass extinction. Henrot begins with a contradiction that is as simple as it is staggering: animals populate the books, toys, and nursery rhymes of childhood, while many of these same species are threatened. The film thus brings together the temporalities of childhood, the growth of life, and ecological catastrophe, making care a form of resistance to despair.
Then head back into town and make your way to the Archbishop’s Palace, where » GHANA! Dreaming of Independence, 1957–1976 » forms one of the major historical themes of this edition. Felicia Abban, James Barnor, Willis E. Bell, and Efua T. Sutherland engage in dialogue with Marc Riboud and Paul Strand, while a contemporary generation—Carlos Idun-Tawiah, Rita Mawuena Benissan, Denyse Gawu-Mensah, and Maame Abena Osaah Asamoah—reinterprets this legacy. The starting point is Ghana’s declaration of independence on March 6, 1957, and the ways in which photography, books, and print media contributed to shaping a new representation of the country, far removed from colonial iconography.
Continue to the Van Gogh Space for « Martine Barrat, Soul of the City . » Born in Oran in 1933, Barrat moved to New York in 1968 after working as a dancer in Paris. Following an accident that ended her career, she turned to video and developed a deeply participatory practice, particularly in the South Bronx and Harlem. She worked with marginalized communities, including South Bronx gangs, before pursuing a photographic oeuvre devoted to working-class neighborhoods, children’s boxing clubs, and New York life. This exhibition can be extended by Harry Gruyaert’s work at the Saint-Martin du Méjan Chapel. » A Sense of Place » takes the visitor from New York to Paris, Tokyo, Moscow, Antwerp, Mumbai, and Zanzibar, without ever reducing these cities to mere tourist destinations. What matters to Gruyaert are the colors, the shadows, the geometries, and the ways in which individuals compose their existence within urban space. Note that an exhibition of Harry Gruyaert’s work will be held at the Leica Gallery (26, rue Boissy d’Anglais, 75008 Paris) from October 1st to January 2nd; don’t miss it.
At the Réattu Museum, be sure to see the drawings by Christian Lacroix. In my opinion, they are far more worthwhile than the accompanying photographic selection: the latter suffers from a poorly organized display, while the drawings masterfully reveal the artist’s inventive power. From his earliest years, drawing was Lacroix’s foundation: costumes, silhouettes, sets, characters, and fantasies all appeared there before taking shape. Continue on to the Vincent van Gogh Foundation in Arles for » SUSPECTS – Van Gogh, Tricksters & Co. , » dedicated to the roguish, charlatan, mad, cheating, and prankster artists who preferred dissent to conformity. The exhibition brings together 33 artists and notably features Urs Lüthi, Robert Filliou, Leigh Bowery, and Sarah Lucas.
Finally, head to Ground Control, near the train station, for » Vigilance. Working Under Pressure . » Using EDF’s archives, this exhibition tells a strikingly visual history of workplace accident prevention. From the creation of EDF’s Prevention and Safety department in 1947 to the launch of Vigilance magazine in 1953, photography became an educational tool designed to make the invisible dangers of electricity visible. These didactic images, sometimes almost surreal by today’s standards, raise a question that remains relevant today: how far does a company’s responsibility extend when it comes to protecting those who work for it?
And if you have a little more time, take the train to Montpellier. At the Pavillon Populaire, » First Times / First Photos » offers a journey through two centuries of images, starting from all sorts of beginnings: early technical experiments, early long-distance transmissions, early scientific discoveries, and early images of galaxies. It’s a way of reminding us that the history of photography is never as interesting as when it begins anew.
Timothée Chaillou , special correspondent in Arles
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Images: 1- Ghana, rêver l’indépendance: Carlos Idun-Tawiah, Many Reasons to Live Again, 2022 – 2,3- Paul Kodjo. Photoromance, La Croisière, RIP Arles 2026 – 4,5- Pentti Sammallahti, La Croisière, RIP Arles 2026 – 6,7- Stan Douglas, Bodies Never Lie, LUMA, Rip Arles 2026 – 8- Gerhard Richter, Overpainted Photographs, Mécanique Générale, RIP Arles 2026 – Copyright les artistes – Courtesy RIP Arles 2026





















