FESTIVAL D’AVIGNON. « CASTING LEAR », ANDREA JIMENEZ SIGNE UN SPECTACLE D’UNE INTELLIGENCE RARE

FESTIVAL D’AVIGNON 2026. « Casting Lear » – D’après Le Roi Lear de William Shakespeare – Texte et création Andrea Jiménez – Avec en alternance Denis Podalydès, Éric Ruf – les 24 et 25 Juillet à 19H – Durée 1h30.

Sur le papier, l’idée paraît presque insensée. Chaque soir, un comédien différent accepte d’endosser le rôle du Roi Lear et celui du père de la metteuse en scène sans avoir jamais répété. Il découvre le spectacle en même temps que les spectateurs, guidé uniquement par une oreillette dans laquelle le comédien Matthieu Luro lui souffle le texte tandis que la metteuse en scène indique les déplacements et intentions. Un pari aussi fou que risqué où tout pourrait s’effondrer à chaque instant. Pourtant, c’est précisément cette fragilité assumée qui donne naissance à l’un des plus beaux moments de théâtre de ce Festival d’Avignon. Cette fragilité maîtrisée que chaque spectateur attend du Festival, ce moment suspendu où l’art apparait sous nos yeux.

Figure majeure de la jeune scène espagnole, Andrea Jiménez signe ici un spectacle d’une intelligence rare. Plus qu’une adaptation de Shakespeare, elle imagine une rencontre entre un immense texte et une blessure intime. Son théâtre ne cherche jamais à illustrer un classique ; il s’en sert comme d’un miroir pour interroger ce qui continue de nous construire longtemps après l’enfance. De son trauma naît le théâtre et la beauté d’un comédien nu.

Le parallèle avec Le Roi Lear apparaît alors avec une remarquable évidence. Dans la tragédie de Shakespeare, Lear est un père tout-puissant qui, aveuglé par son orgueil, détruit peu à peu tout ce qui l’entoure avant de perdre son royaume, sa raison et jusqu’à sa propre identité. Face à lui, Cordélia reste celle qui aime malgré tout, celle qui devra choisir entre la colère et le pardon.

Andrea Jiménez déplace cette histoire vers son propre père. Non pas pour raconter une autobiographie, mais pour tenter de comprendre ce que signifie grandir dans l’ombre d’un père dont la puissance semblait autrefois inébranlable avant de s’effondrer. Derrière Shakespeare se dessine alors une interrogation universelle : comment continuer à aimer lorsque les blessures restent ouvertes ? Doit-on ou peut-on réellement tout pardonner ?

Ce soir-là, Denis Podalydès est celui qui accepte de traverser cette histoire sans filet.

Rarement un comédien aura donné une telle impression d’abandon tout en gardant une maîtrise aussi absolue de son art. Il accepte de ne plus contrôler totalement ce qui lui arrive, de se laisser conduire, surprendre, déplacer. Son immense expérience ne sert jamais à masquer cette fragilité ; au contraire, elle la rend encore plus bouleversante.

Mais ce qui impressionne peut-être davantage encore, c’est son sens exceptionnel du public. Denis Podalydès écoute la salle autant qu’il écoute la voix qui l’accompagne dans son oreillette. Il capte le moindre souffle, le moindre rire, la plus petite hésitation. Il joue avec les réactions des spectateurs, les accueille, les transforme, sans jamais chercher à séduire, n’hésitant pas à sauter de fauteuils en fauteuils au milieu de spectateur conquis, lançant sa tirade sur les genoux d’un spectateur envahi de joie. Cette manière de rester constamment relié à la salle donne le sentiment que tout est en train de s’inventer devant nous. Chacun devient témoin et aussi acteur d’un instant unique qui ne pourra jamais être exactement rejoué et cette proximité crée une émotion d’une intensité rare. L’acteur ne protège rien. Il accepte le doute, les silences, les flottements. Et c’est précisément parce qu’il ne cherche jamais à donner l’illusion de la perfection qu’il atteint une vérité profondément théâtrale.

La mise en scène d’Andrea Jiménez et d’Úrsula Martínez est d’une remarquable finesse. Rien n’est appuyé. Tout semble couler de source alors que chaque bascule entre Shakespeare et son histoire personnelle est d’une précision d’orfèvre. Sans que l’on s’en aperçoive, Lear devient un père, Cordélia devient une fille, puis chacun retrouve son identité avant que les deux récits ne se rejoignent de nouveau. Ce glissement permanent est la véritable réussite du spectacle.

On ressort avec l’impression d’avoir assisté à quelque chose de profondément vivant, où le théâtre retrouve sa nature première : celle d’un art qui ne peut exister que dans l’instant présent où le tout naît du rien.

Les longues minutes d’ovation debout qui ont conclu cette représentation n’avaient rien d’un enthousiasme de circonstance. Elles saluaient la rencontre parfaite entre une idée de mise en scène d’une rare intelligence, une écriture qui refuse les facilités et un immense acteur capable de faire de son propre déséquilibre une force dramatique.

Casting Lear est incontestablement l’un des grands moments de cette édition du Festival d’Avignon. Un spectacle qui rappelle que le théâtre est peut-être le seul art où l’on peut encore voir un comédien avancer dans l’inconnu, faire confiance à une metteuse en scène, à un texte vieux de quatre siècles… et surtout à un public. C’est cette confiance partagée qui rend ce spectacle aussi précieux qu’inoubliable. 

Pierre Salles

Photos C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

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