INTERVIEW : JOHN M. ARMLEDER, L’OBSERVATEUR

INTERVIEW. JOHN M. ARMLEDER – « Observatoires », carte blanche à John M. Armleder – Musée d’art et d’histoire de Genève, du 25 janvier au 25 octobre 2026.
Avec « Observatoire », le Musée d’art et d’histoire confie ses collections à l’artiste genevois John M Armleder pour concevoir une exposition qui fait dialoguer les œuvres contemporaines et les objets historiques. Une invitation à parcourir le musée autrement. Avec cette Carte Blanche, dont il est à la fois le curateur et l’artiste invité, John M. Armleder se prête à une confrontation en immersion de ses propres oeuvres au sein des collections du Musée, nouant un riche dialogue avec les pièces de l’institution, qui compte elle-même plus de 500 oeuvres de l’artiste international. Entretien avec cet observateur averti de l’Art et du Monde.
Timothéee Chaillou : Qu’en est-il de ce titre « Observatoires » ?
John M. Armleder : Il a plusieurs significations. Quand j’ai été invité par le directeur Marc-Olivier Wahler, j’ai visité les réserves du Musée. J’étais d’abord un observateur. Un musée comme celui-ci est constitué de strates successives d’héritages. Il conserve énormément d’objets. Or beaucoup d’entre eux ne sont pas clairement identifiés ; certains n’ont pas de valeur patrimoniale établie. J’ai découvert quantité d’objets cassés ou non identifiés qui sont conservés avec la même attention qu’un tableau. Ce paradoxe — garder sans savoir exactement ce que l’on garde — me paraît très intéressant.
J’ai aussi observé la manière dont le musée se segmente par départements et sections. Cette organisation m’a intéressée et j’ai fait pareil en regroupant dans une salle des peintures abstraites, plus loin des multiples, puis des peintures florales, animalières et des « furniture sculptures ». Il y a également une salle avec des vitraux où j’ai installé des cloches en verre — normalement destinées à protéger des horloges – qui sont montrés vides, détachés de leur fonction première (Transparent, 2025). Ce déplacement suffit à les transformer.
Et dans ma phase d’observation, j’ai découvert qu’il y a eu un double observatoire – avec un télescope tourné vers le sud et un vers le nord – exactement à l’endroit où est aujourd’hui le musée. C’était un hasard qui m’a beaucoup intéressé : un observatoire double permet d’observer la même chose de différente manière. C’est ce que j’aimerais faire, arriver à élargir notre vision. Comme je pense que c’est l’utilisateur qui fait l’œuvre, « Observatoires », au pluriel, me va très bien.
Pour revenir aux objets cassés, non identifiés, tu as choisi d’exposer dans la dernière salle de ton exposition des « débris » de toutes sortes.
Cela me permettait de faire un parallèle avec les objets des salles archéologiques. Dans cette dernière salle, il y a des éléments issus de la fabrication des cloisons de l’exposition précédente du musée exposés tels quels au sol. Il y a un pain fossilisé trouvé dans le lac – c’est une copie car nous n’avons pas pu exposer l’original pour des raisons de conservation. Il y a une vitrine cassée dans laquelle un livre d’Andy Warhol avait été exposé dans une exposition précédente. En la voyant, j’ai dit : « Cette vitrine cassée, il faut la garder, c’est une œuvre ». Et c’est maintenant une œuvre que j’ai signé et qui a intégré la collection du MAMCO.
Ici, exposer dans une salle remplie d’armures a une résonance particulière pour toi.
Je suis un pacifiste convaincu et j’ai refusé de faire mon service militaire, qui était obligatoire à l’époque et m’a conduit à passer sept mois en prison. J’ai voulu jouer entre cacher et dévoiler, pour ne pas glorifier les armes, mais comprendre leur présence et leur fonctionnement. J’ai alors recouvert toutes les vitrines d’un film miroir troué à certains endroits. Simultanément, vous voyez votre reflet, et des fragments d’armes vues à travers les trous. Cette salle devient ainsi un commentaire sur l’état du monde. Je pense que l’une des responsabilités des artistes — qui ont autant de temps libre pour faire ce qu’ils veulent, comme ils le veulent — est d’essayer de rendre le monde meilleur. Alors, je voulais rappeler que nous pouvons offrir la possibilité de réinventer notre monde. Dans ce cas précis, nous devrions le faire pour l’améliorer. Je suis né en 1948, juste après la Seconde Guerre mondiale, la pire catastrophe humaine de tous les temps. Les gens l’oublient et sont actuellement en train de créer une situation qui la rappelle.
Tu as réalisé d’ailleurs une installation qui évoque ton passage en prison.
Au début de ma détention, j’étais dans la section des objecteurs de conscience. Les fenêtres n’étaient pas occultées ; on pouvait voir dehors. C’était en réalité l’ancienne buanderie, et devant la fenêtre il y avait un étendage. Les objecteurs avaient droit à une fenêtre ouverte. J’ai réalisé une pièce à partir de cette situation, intitulée Saint-Antoine (1968/2006). J’ai posé un parapluie sur une table renversée, elle-même sur des cordes à linge tendues, soutenue par un balai-serpillière. Des pelures d’orange sèchent sur les fils. Parce que la fenêtre était ouverte, j’ai envoyé des tracts antimilitaristes et politiques à l’extérieur. On m’a alors transféré dans une cellule avec des détenus de droit commun. Les cellules comptaient quatre personnes. Dans chaque cellule, il y avait une hiérarchie : un chef — souvent un assassin — deux seconds, et un quatrième détenu chargé des tâches subalternes, notamment vider la latrine située au milieu de la pièce. Ils savaient que j’étais un « faux » prisonnier, un objecteur. Ils attendaient simplement mon départ pour reprendre leur organisation habituelle. Cela a été pour moi une occasion de comprendre le comportement humain d’une manière très particulière. La prison comptait environ 300 détenus. Environ 90 à 95 % des gardiens étaient d’anciens prisonniers. Et il y avait deux catégories très nettes. Ceux qui se souvenaient que c’était difficile et se montraient relativement humains. Et ceux qui, au contraire, reproduisaient durement ce qu’ils avaient subi. Ces sept mois ont constitué un cours accéléré sur les caractères humains.
Le fil à linge renvoie à une pièce que tu exposes au MAH : un costume sur cintre accroché au mur (346, John Gibson Editions, New York, 1988).
Je porte souvent des costumes Brooks Brothers. Chaque année, la marque modifiait très légèrement leur tissu et l’écartement des fils changeait imperceptiblement. Les connaisseurs peuvent ainsi dater un costume. Je suis allé dans l’un de leurs magasins en disant que je voulais un costume pour en faire une œuvre. J’en ai finalement acquis plusieurs exemplaires pour en faire une édition.
Un détail m’intéresse particulièrement : un fil rouge visible sur les manches.
C’est le fil de bâti utilisé par les tailleurs pour les ajustements — un signe provisoire, normalement destiné à disparaître. Ici, il reste visible. Cela correspond bien à ma position : quelque chose entre le prêt-à-porter et le semi-ajusté. Une forme adaptée, mais jamais complètement fixée.
Dans la salle des tenues de combat et des armes, vous avez placé une série de cadres vides sur des lés de papier argenté froissé.
En travaillant sur la collection, j’ai découvert un ensemble de cadres conservés par le musée. Dans certains cas, le cadre a plus de valeur que l’œuvre qu’il contenait. Alors j’ai décidé de les accrocher sur un mur recouvert de lumifoil. Le résultat est simple : lorsqu’on regarde le cadre, on se voit à l’intérieur, plissé, fragmenté. Le cadre exposé en tant que tel est le sujet même de cette salle. Le fait que les œuvres soient des cadres qui n’encadrent rien m’a toujours intéressé. En 2009, j’ai participé à l’exposition « Vides » au Centre Pompidou, qui portait sur cette notion avec des artistes comme Gustav Metzger, Yves Klein, Robert Barry et d’autres. La moitié d’un étage du Centre Pompidou était remplie d’espaces vides. Je trouve intéressante cette idée de ne rien exposer ou de tout montrer. Ce paradoxe est pour moi fondamental : tout finit par être égal à rien. C’est très important sur le plan politique. Notre mémoire s’efface et il est de notre responsabilité de la raviver, pour ne pas reproduire les catastrophes auxquelles nous avons contribué par notre silence. Nous avons une responsabilité, en tant qu’artistes, commissaires d’exposition ou professionnels de l’art, de dénoncer ce qui pourrait arriver. Une exposition comme celle-ci, met en lumière cette problématique.
Au centre de la salle aux cadres, il y a un escalier-échafaudage.
J’ai souvent utilisé cette structure pour différentes installations. À la foire de Genève cette année, à Palexpo, sur le stand du musée, il y a aussi un échafaudage que l’on peut gravir pour voir l’ensemble de la foire d’en haut. Ce point de vue en surplomb m’intéresse : observer un espace depuis un autre niveau.
Propos recueillis par Timothée Chaillou pour INFERNO, Genève 2026
« Observatoires », carte blanche à John M. Armleder, est visible au Musée d’art et d’histoire de Genève jusqu’au 25 octobre 2026.
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John M. Armleder est né en 1948 à Genève, il développe depuis la fin des années 1960 une œuvre singulière qui explore, avec ironie et élégance conceptuelle, les frontières entre art, design et culture populaire. En 1969, il cofonde à Genève le groupe Ecart, collectif alternatif et communautaire proche du mouvement artistique « Fluxus », qui mêle concerts, objets, happenings, livres et revues. Cette approche fondée sur le hasard, la citation et la juxtaposition irrigue l’ensemble de son travail.
De ses expériences collectives et multidirectionnelles, l’artiste genevois développe, entre autres, l’idée d’absence de hiérarchie entre les genres, de l’équivalence des matériaux et du hasard comme principe cardinal. Ses travaux font souvent référence à l’histoire de l’art moderne et, dès les années 1980, interrogent l’abstraction et l’idée de modernité par le biais de l’appropriation et de la citation.
En 1986, Armleder voit sa notoriété confirmée en représentant la Suisse à la Biennale de Venise. Depuis trente ans, ses œuvres ont été présentées dans de nombreuses manifestations internationales comme les Biennales (Paris, Venise, Sydney, Lyon, Ljubljana, Busan, Valence, Shanghai), Prospect à Francfort, Documenta IX à Kassel, Metropolis au Martin Gropius Bau de Berlin, Toyama Now pour la Triennale au Japon, Open Ends au Moma de New York, l’Exposition universelle de Séville. Le Mamco à Genève lui a consacré une grande rétrospective intitulée Amor Vacui, Horror Vacui en automne 2006.
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Images: 1- John M. Armleder, photo Timothée Chaillou 2- John M Armieder (*1348, Genéve). Sans titre, 1994. Vernis, laques synthétiques et émail sur toile. Achat, 1994. Collection du Fonds d’art contemporain de la Ville de Genève (FIAC), inv. 1994-62 3- Exposition « Observatoire » au MAH de Genève : Salle des animaux – 4- John M Armleder (1948, Genève). Furniture Sculpture 5-Foraminifera (FS), 1994. Pneu, mousse et fleurs artificielles. Don de l’artiste, 2025 6- John Armleder(1948, Genève). Furniture Sculpture 132, For the Love of Daisy, 1986. Détrempe noire et acrylique blanche sur toile, guitare électrique Washburn blanche. Don de l’artiste, 1987. MAH, inv. 1986-131 7- 8- John M Armleder (1948). Observatoires, 2026. Installation réalisée pour l’exposition. Echafaudages (12L x 1,5l x 5,5h) en acier, pièce murale composée de lumifol plissé. Les cadres vides accrochés aux murs sur le lumifol viennent de la collection du MAH. – Toutes images copyright John M. Armleder 2025 – Courtesy MAH Genève – Photos Annick Wetter sauf 1, photo TC.

























