LES CHIENS DE NAVARRE, « LES ARMOIRES NORMANDES », BOUFFES DU NORD

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Les Chiens de Navarre : Les armoires normandes / Bouffes du Nord / 3 – 22 mars 2015.

Ils auraient pu choisir le dieu ailé, toujours friand de cachotteries avec son arc tendu et la flèche aux aguets. Les Chiens de Navarre mettent leur nouvelle création sous le signe du dieu ensanglanté sur la croix et en ceci ils restent fidèles à leur vocation. Ils ne s’intéressent pas tant à l’amour dans sa forme légère, évanescente, suspension en apesanteur à l’eau de rose. D’ailleurs, le titre coupe court à tout épanchement ineffable, invoquant la lourdeur carrée, encombrante d’un meuble qui signifie l’assise incontestable du foyer familial. Les Chiens de Navarre portent leur regard acéré sur les normes sociales qui cadrent les sentiments amoureux, ils interrogent des traditions et habitus toujours de mise, des institutions qui s’infiltrent jusqu’au plus profond des consciences individuelles et façonnent imparablement les corps et les désirs. Le rire est toujours corrosif, même si un je ne sais pas quoi de plus languissant persiste.

Jésus est là, trône au dessus de la cage de la scène, supplicié et en même temps fort à l’aise, flottant, d’humeur bavarde. Quoi de plus inspiré que d’ouvrir la représentation théâtrale sous les auspices d’un bref précis de l’imagerie sacrée ! Victorieux, archaïque, austère ou androgyne, des primitifs italiens à Rubens et El Greco, le dieu d’amour s’y adonne de cœur joie. Il s’adresse à ses brebis – aimez vous les uns les autres ! – alors qu’un chant liturgique monte au lointain. Il sera moins question de béatitude que d’un amour qui s’enlise d’entrée de jeu dans les sables mouvants de la scène, rattrapé par toutes sortes de routines.

Les pistes se brouillent inexorablement, mais les modèles sont facilement reconnaissables. Les épisodes se succèdent à une vitesse affolante, sacrifiant aux passages obligés : le célibataire invétéré, les conseils télévisuels pour la longévité du couple, le premier baiser sur la plage, le mariage avec l’immanquable photo qui inclut les nouveaux comédiens ayant rejoint le collectif, ainsi que des spectateurs de la grande famille du théâtre, un accouchement intempestif suivi dans la foulée par une partie de rugby avec le rejeton, les interminables discours et autres animations, avant que la fête ne dégénère, la dispute déchirante où les répliques sonnent étonnement, terriblement vrai et trouvent des résonances dans la mémoire de ceux qui jusque là s’étouffaient de rire dans les gradins, la chanson ringarde, affreusement longue, déclinée avec un malin plaisir à toutes les sauces.

Comme à l’accoutumée, les Chiens de Navarre excellent. Ils savent également se renouveler. Le cinéma et la danse faisaient déjà partie de l’attirail de leur turbulente écriture du plateau. Il suffit de penser aux séquences désormais cultes, brumeuses, étirées, hautement atmosphériques de Quand je pense qu’on va vieillir ensemble ou encore au boléro époustouflant de cette autre pièce, Les danseurs ont apprécie la qualité du parquet, et à la volonté implacable, galvanisante des performers à tenir le rythme au delà de l’épuisement. Chacun de ces arts nourrit la nouvelle création. Dans un premier temps, nous assistons avec engouement à plusieurs épisodes doublés en direct. Ce procédé apparenté au cinéma des origines introduit un léger décalage, un flottement qui fait bouger de manière fertile les lignes de la représentation théâtrale. La sempiternelle table – de réunion, de dissection, de raclette – est devenue table de bruitage, accolée aux gradins et les comédiens ne boudent pas leur plaisir.

Derrière la verve des commentaires et répliques en live, les corps sur scène résistent, gardent quelque chose d’un peu mutin, opaque, qui libère du non-dit et décuple la force de la proposition. Et pour finir, l’amour est quand même là, camouflé derrière le poil long de Wildermen qui piétinent le sable, dans l’étreinte des bras qui se croisent sur les épaules pour ce sirtakis passionné, fraternel, ouvert, communicatif, prêt à enflammer la salle.

Smaranda Olcèse

en tournée :
Du 3 au 7 février à la Maison des Arts de Créteil
Le 11 et 12 février à L’Apostrophe, scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val d‘Oise
Du 3 au 22 mars au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris
Le 27 et 28 mars au Palais des Beaux Arts de Charleroi, Belgique
Le 2 et 3 avril au Carré Les Clonnes, scène conventionnée de St-Médard-en-Jalles et de Blanquefort
Du 9 au 11 avril au Théâtres Sorano, Jules Julien à Toulouse
Le 16 avril à La Faïencerie, Théâtre de Créil
Du 10 au 13 juin aux Subsistances à Lyon

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Photos © Philippe Lebruman

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