THIBAUD CROISY, LE THEÂTRE DES OREILLES

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Thibaud Croisy : Témoignage d’un homme qui n’avait pas envie d’en castrer un autre, au Théâtre de Vanves, 26 février 2015 dans le cadre du Festival Artdanthé

Généralement, on va au théâtre pour le plaisir des yeux, des oreilles et du cœur. On aime entendre un texte que nous voyons mis en scène devant nous car il nous atteint sensiblement par ce truchement physique. Ici, Thibaud Croisy a testé une autre stratégie : ne faire passer la force du texte que par le son des voix et par la mise en place d’un dispositif qui facilite l’écoute. Parce que sa pièce dure près de trois heures, nous nous laissons aller à la langueur, à l’ennui parfois, ce qui ne nous empêche pas d’écouter d’une oreille aiguisée le discours de deux hommes qui parlent du SM.

Trois entretiens enregistrés
Le thème de la pièce tourne en effet autour des pratiques sadomasochistes. Thibaud Croisy a enregistré trois discussions qu’il a eues avec C., adepte de ces pratiques. Trois journées d’entretiens découpent la pièce en trois parties, chacune étant entrecoupée de morceaux de musique électro pop. En plus du sens, on y découvre le son de deux voix distinctes et complémentaires : celle grave et rassurante de C., celle plus fluette et hésitante de Thibaud Croisy.

La première partie se déroule dans le noir le plus complet. On entend C. parler de ses pratiques, de sa propre expérience SM, de ce qu’il fait et ne veut pas faire. Elle introduit le sujet sous un angle personnel : le sadomasochisme est pour notre homme l’art de faire souffrir son prochain par le corps sans que cela n’ait de répercussion sociale et donc dans le respect d’une certaine éthique de l’autre. Tout est affaire de limites.

La seconde partie s’attache à la découverte des instruments utilisés par le sadomasochiste. Lanières, baguettes, électrodes, sondes et autres merveilles à faire mal. On rentre peu-à-peu dans le vif du sujet à défaut d’entrer dans le vif de la peau. La dernière partie est beaucoup plus intéressante puisque les rôles s’inversent : l’interviewé devient meneur et Thibaud Croisy accepte de tester quelques-uns des tours de son interlocuteur. Yeux bandés, mains attachées : les ressorts du supplice décrit par celui qui les vit pour la première fois.

Kill me softly, please.
Passant par le son, les voix et les bruits alentours, la bande d’enregistrement est un fil rouge qui électrise notre curiosité. C’est par elle que se médiatise l’expérience de corps qu’elle nous décrit. Nous sommes une cinquantaine à être allongés ou assis sur des tapis de gym, et nous nous laissons peu-à-peu aller à l’entière et pleine écoute de ce récit-témoignage. Parfois nous relevons la tête et observons les autres, tantôt ennuyés, tantôt absorbés, et dans cette réunion programmée et pourtant surprenante, le commerce des voix prend une toute autre dimension.

Car mis à part quelques effets de lumière dont, à vrai dire, nous ne comprenons pas la nécessité, le dispositif de Thibaud Croisy est simple : réunir des corps anonymes dans une salle à taille humaine pour écouter deux hommes parler de pratiques extrêmes du corps. La découpe du discours est linéaire mais faussement simple. De la découverte de son idée à l’expérimentation de son fait, l’expérience prend corps. Et on entre dans le corps du texte par les oreilles, comme si ces dernières étaient un instrument médical voué à découper la chair des mots.

Parler de sexe, imaginer le corps.
Même si le discours nous a fait pénétrer un sujet inconnu pour bon nombre d’entre nous, quelques interrogations subsistent et l’on s’interroge sur tel ou tel point au sortir du théâtre. Reste néanmoins que l’intention première du metteur en scène, à savoir de parler de sexe, sous un angle extrême et de façon charnelle, est ici réussie. Souvent mis à l’écart du théâtre ou bien mis en scène de façon outrancière pour en annihiler les effets subversifs, le sexe est ici traité entre sujet documentaire et fiction auditive. Par notre ouïe passe cette expérience de l’autre, comme pour garder une prudente distanciation avec le sujet et pour nous en faire mieux comprendre les ressorts. Comme dans la pratique sadomasochiste, l’imagination fonctionne ici à plein régime et laisse chacun entrer dans la matière poétique de cette pièce par la porte d’entrée qu’il aura choisi d’emprunter.

Quentin GUISGAND

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