FESTIVAL D’AVIGNON 2026 : L’OMBRE D’UN DOUTE

FESTIVAL D’AVIGNON 2026. 80e édition – Du 4 au 25 juillet 2026.

Une « célébration du doute », c’est ainsi que présente Tiago Rodriguez cette 80e édition du Festival. Il ne pouvait trouver plus juste, tant sa programmation nous laisse dubitatifs et pas spécialement optimistes…

Un programme somme toute très classique, à quelques exceptions près, avec un certain nombres d’habitués du festival de retour une fois de plus dans cette édition qui, on le sent bien, s’est donnée pour objectif de satisfaire tous les publics. Une tentation populaire, pour ne pas dire populiste, qui le manque pas de nous interroger sur la lente transformation d’un festival qui, dans la période Baudriller-Archambault, avait acquis une réputation internationale méritée d’un festival de l’excellence et d’une grande rigueur artistique.

L’ère Py a arrasé tout cela, et la nouvelle période Tiago Rodrigues ne prend pas le chemin de restaurer cette grandeur et la puissance des intuitions qui présidaient alors à la construction d’une programmation exigeante et véritablement ouverte aux expériences artistiques qui, pour beaucoup, furent l’occasion de susciter les « sandales » que l’on sait, déclenchant les fureurs et les rancoeurs d’arrière garde à l’encontre des programmateurs, de la part d’un certain public et de médias plutôt conformistes…

Depuis, le Festival s’est réorienté sur un chemin « accessible », remâchant sans problème les poncifs d’un théâtre qui ne dérange personne, satisfait la plus part du public peu désireux de s’embarquer vers des aventures artistiques déstabilisantes… De fait, nous étions à l’époque très opposé à ce que la direction du festival soit assumée par des artstes du sérail. Py, Rodrigues sont avant tout des metteurs en scène de théâtre, et pensent en tant que tels, avec leur vision un poil étriquée du théâtre contemporain et les inimitiés et copinages qui ne manquent pas de fleurir ce milieu de l’entre soi. Cela a des répercussions sur la programmation et en décrédibilise l’objectivité. En un mot, sème … le doute. Une belle « célébration », en effet…

Une première observation, avant d’entrer dans le vif du sujet, le programme. Tout d’abord la langue invitée pour chaque édition, une idée de Tiago Rodrigues qui en soi n’est pas rédhibitoire, mais risque vite de tourner en rond. Surtout choisir le Coréen comme cette année n’était peut être pas le plus pertinent. En ces temps où la planète est en quasi 3e guerre mondiale, choisir de mettre en lumière une langue d’un pays qui souffre, comme par exemple l’Ukrainien, dont se surcroît la nation est riche d’une longue tradition de théâtre et dont les scènes contemporaines sont particulièrement vivaces, eut été certainement plus judicieux…

Autre observation : nous constatons cette année, qu’en dehors de la Cour d’Honneur, très sollicitée en cette 80e édition, beaucoup de lieux iconiques du Festival restent sous-exploités, comme le Cloître des Carmes, celui des Célestins, La Cour du lycée Saint Joseph… On aimerait bien en connaître les raisons… En revanche, le Mahabharata, le bar du IN, accueille plusieurs projets, dans des conditions dont on ne peut pas dire qu’elles soient idéales pour apprécier le travail de jeunes créateurs : un bar n’est jamais un lieu vraiment adapté à la performance…

Pour en revenir à cette 80e édition, passé l’égrenage pénible des chiffres que tous les directeurs affectionnent d’infliger à leur public en conférence de presse -sans doute à l’adresse surtout de leurs financeurs- (cette année 47 spectacles, dont 19 créations, 27 créés par des femmes -à ce sujet, Tiago Rodrigues fanfaronne en affirmant ne pas respecter la parité. ah ah, mdr- et aussi 14 000 places supplémentaires mises à la vente, et on ne sait plus combien de langues à l’oeuvre dans cette édition…), chiffres dont tout le monde se fiche éperdument, penchons-nous sur le coeur du réacteur, le programme donc, et ses différents invités, qui en disent long sur les stratégies artistique et institutionnelles de son concepteur…

Avec d’abord un focus sur ces éternels revenants, programmés dans le Festival un nombre incalculable de fois depuis deux décennies, des habitués de retour à nouveau afin de rassurer sans doute le public d’Avignon : Julien Gosselin (qui ouvrira la Cour d’Honneur), Christiane Jatahy, Mathilde Monnier, Boris Charmatz, Forced EntertainmentTG Stan (pour un « Poquelin 1,2,3 » (!), l’éternel Gwenaël Morin et le très pénible Guy Cassiers, pour les metteurs en scène et chorégraphes, ainsi que les starlettes Isabelle Huppert, Valérie Dréville, Denis Podalydès, Eric Ruff, pour les comédiens… Rien de très neuf donc, sur la planète avignonnaise.

Ce n’est pas que nous n’aimons pas les artistes cités précédemment, certains même nous ravissent souvent et sommes heureux qu’ils nous reviennent, mais c’est un fait que nous aurions apprécié un peu plus de chair fraîche et de renouvellement dans cette édition 2026, qui nous laisse, sur le papier en tout cas, comme une impression de « déjà-vu », comme disent les Anglais…

D’après les chiffres de Tiago Rodrigues, il y aurait 67 artistes bénéficiant d’une « première fois »… Ce n’est pas le sentiment que nous avions de prime abord, mais bon, s’il le dit… Ce qui est certain, c’est qu’outre les TG Stan, Boris Charmatz, Forced Entertainment, Christiane Jatahy que nous sommes ravis de revoir, quelques nouveaux venus dans cette sélection nous sont parus bienvenus : ainsi de la Brésilienne Carolina Bianchi, bien sûr Ben Duke, Lucie AntunesAndrea Giménez, qui donne une relecture de Lear à l’Opéra, ou encore Rébecca Chaillon,Tiphaine Raffier, François Gremaud,  Katerina Andreou & Carte BlancheVanasay Khamphommala, comme nous apprécions de revoir ici Ahmed El AttarJeanne Candel ou Gwenaël Morin… Et surtout on l’espère, Amir Reza Koohestani, dont la présence est annoncée au Gymnase Mistral, mais on ignore pour quel projet…

Par ailleurs, et comme à chaque édition, il ne faudra surtout pas négliger d’aller voir les mini-programmes que sont les trois « Vive le sujet ! » , chaque fois source de découvertes souvent passionnantes et novatrices…

On ne ratera pas non plus l’hommage fait à Valère Novarina, grand dramaturge et poète du Théâtre, disparu récemment.

En revanche, nous sommes très dubitatifs sur les invités coréens, dont Tiago Rodriguez dit lui-même qu’avec eux, il comptait ramener au Festival un public très jeune, très amateur de cette incongruité musicale qu’est la K-pop, fer de lance du soft power de l’industrie culturelle coréenne… On verra bien ce qu’il en sera. Par ailleurs, la Corée n’est pas réputée pour être une terre de Théâtre, en tout cas contemporain, mais plutôt pour ses traditions d’un théâtre folkloriste destiné à des initiés, les Coréens eux-mêmes. Drôle de choix, donc. Dans cette sélection se détachent peut être Jaha Koo, paraît-il très apprécié dans son pays, qui propose ici trois spectacles… les musiciens de Liquid Sound, sans doute, ou encore Kyung-Sung Lee, tenante d’un théâtre documentaire, qui présente « Island story »… Pour le reste, on appréciera -ou pas- sur pièce(s)…

Nous reviendrons ultérieurement plus longuement sur les détails de cette programmation 2026, placée sous les auspices du « doute ». Une précaution qui vaut mille fois raison lorsqu’il s’agit de création artistique…

D’ici là et de toutes manières, rendez-vous sur cette 80e édition, en espérant qu’elle soit à la hauteur de ses ambitions…

Marc Roudier

Images: 1- Ben Duke,  » The Last Hamlet », Création Festival d’Avignon 2026 / Première en France – 2- Forced Entertainment, « Everything must go », création 2026, première en France – 3- TG Stan, « 1,2,3, Poquelin » – 4- Andrea jiménez, « Casting Lear » – Photos Christophe Raynaud De Lage / Festival d’Avignon, DR

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